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L’Ennayr chez At Snus*

Par : Edmond Destaing

Imazighen Ass-a spécial Yennayer



Les renseignements qui suivent ont été recueillis, partie dans la tribu des Beni Snous (cercle de Maghnia), partie à Tlemcen et aux environs. Parmi mes informateurs, je remercie tout particulièrement M. Nedjar Mohammed, ancien élève de la médersa de Tlemcen ; - MM. Ben Khadda, de Géryville ; Senoussi, de Nedromah ; Daoudji, de Mazouna ; O. Safir, de Mascara ; Ch. Safir, de Saîda ; Kara et Hamidou, de Tlemcen ; tous élèves de la Médersa de Tlemcen ; - MM. Aî Amer et Ould Saîd, de Michelet, élève à la Médersa d’Alger. Je remercie bien vivement M. Edmond Douté, professeur à l’Ecole des Lettres d’Alger, qui, à diverses reprises, m’a aidé de ses conseils et fourni de précieuses indications.

L’ENNAYER CHEZ LES BENI SNOUS

Nous célébrons au Kef la fête d’Ennâyer pendant quatre ou cinq jours ; au Khemis [1 ], elle dure sept jours pendant lesquels les gens ne mangent que des aliments froids.
Avant l’Ennâyer, les hommes se rendent au marché et y achètent les choses nécessaires. Ils partent au moulin y chercher de la semoule. Pendant 5 jours, les femmes vont couper du bois qu’elles rapportent du Taînet sur leurs épaules.
Le premier jour, dès le matin, les femmes et les enfants vont à la forêt sur les pentes. Ils en rapportent des plantes vertes : du palmier-nain, de l’olivier, du romarin, des asphodèles, des scilles, du lentisque, du caroubier, de la férule, du fenouil. Les femmes jettent, sur les terrasses des maisons, ces plantes qu’on y laisse se dessécher.

Les tiges vertes ont, en effet, une influence favorable sur les destinées de l’année nouvelle, qui ainsi sera verte comme elles. Et pour que l’année soit pour nous sans amertume, nous nous gardons de jeter, sur nos maisons, des plantes, telles que le chène-vert, le thapsia, le tuya, qui toutes sont amères.

Les enfants rapportent aussi, de la montagne, de petits paquets d’alfa sec ; ils se procurent aussi trois grosses pierres, aux pieds des pentes, ils recueillent de la terre rouge. Ils apportent le tout à la maison. Alors au moyen d’une pioche, les femmes démolissent l’ancien foyer, enlèvent les trois vieilles pierres qui servent de support à la marmite et les remplacent par celles que les enfants ont apportées. Elles détrempent la terre rouge dans l’eau, la pétrissent, en enduisent les pierres du nouveau foyer et laissent sécher jusqu’au moment de préparer le repas du soir. On allume alors le feu avec l’alfa récoltée sur la montagne.

Quand aux hommes ; ils se réunissaient autrefois, de grand matin, à Mzaourou, pour faire une battue. On en rapportait des lapins, des perdrix que l’on mangeait le lendemain. De nos jours, on égorge un mouton, une chèvre, pour que les gens soient pourvus de viande (le second jour de la fête). On mange aussi des poules dans chaque famille. Alors, on s’occupe du dîner. Il se compose uniquement de berkoukes.

Au fait. Après le repas, on en place quelques grains sur les pierres du foyer, ainsi que sur les poutres qui soutiennent le toit. On ne lave pas de plat dans lequel a été roulé le berkoukes, ni celui dans le quel on l’a mangé, ni l’ustensile qui a servi à le faire cuir ; on ne nettoie pas les cuillers ; on ne secoue pas la corbeille à pain, ni l’anfif (en alfa dans lequel se cuit le couscous). A cette occasion, on fait des sfenj (crêpes), et des trid (beignets).

On prend des figues, des grenades, des oranges, des noix. On en fait des colliers, auxquels on ajoute un thaja’outh. C’est un pain plus au moins gros, au milieu duquel on place un œuf, que l’on recouvre de petites baguettes de pâte ; on porte au four beaucoup de ces pains ; quand ils ont cuit, on les retire et on en fait cadeau aux amis qui en rendent d’autres.

Pour faire un gâteau avec des œufs, les femmes en cassent vingt ou trente, y mettent du levain, des raisins secs et du sucre. Lorsque cette pâte a levé, on la place dans une marmite et on la fait cuir dans de l’huile. On enlève le gâteau et, après l’avoir laissé refroidir, on le mange, en compagnie d’invités, avec du pain de froment. On ne mange pas, ce jour-là, de pain d’orge, mais seulement du pain de farine de blé. Les femmes ont soin de jeter les coquilles au loin afin qu’il n’arrive à personne de marcher dessus. A celui qui n’a rien, nous offrons des figues, des grenades mises en collier, un petit pain ; de cette sorte ses enfants ne pleurent pas d’envie en voyant les friandises des autres.

Tous les enfants vont jouer sur la pente des montagnes, ils emportent des crêpes, du pain, des figues et, quand ils ont bien joué, ils mangent et reviennent à la maison. Parfois ils vont, quand le soleil est chaud, jusqu’à la grotte des Ath Moumen. Au moyen d’une tige de férule, les petites filles font une poupée qu’elles revêtent comme une mariée et jouent, en chantant, jusqu’au coucher du soleil.

Quand approche la nuit, on fait un lion. Deux hommes placés l’un devant l’autre, la face tournée au sol, se saisissent. Les jeunes gens vont chercher un tellis dont ils les revêtent et qu’ils fixent au moyen de tresses d’alfa ; on n’oublie pas de pourvoir le lion des attributs de son sexe. Alors l’individu placé devant se met à rugir dans un mortier qu’il a à la main. La marmaille emmène le lion dans les maisons et les tentes, où il effraie les petits enfants. Les jeunes gens disent aux habitants : "Donnez- nous pour le dîner du lion". On leur donne des figues, des beignets, du pain, des crêpes. Tout ce monde vient ensuite au bordj du caïd. Chemin faisant, le lion danse au son d’un tambourin. Puis on se réunit dans un endroit voisin de la Taïna ; les jeunes gens se partagent le produit de la quête, mangent et se séparent après avoir récité la fatiha. Et comme cette année-ci est sèche, nous avons ajouté cette prière : "O Seigneur, donne- nous de la pluie".

Après le dîner, le maître de la maison va vers ses brebis et les appelle ; si elles bêlent, la nouvelle année sera bonne ; si le troupeau se tait, l’homme se rend auprès de ses vaches et leur parle ; un beuglement comme réponse est le présage d’une année passablement prospère. Si les vaches restent silencieuses, le maître se dirige vers ses chèvres. L’année sera médiocre si elles bêlent, mauvaise si elles se taisent.

Le lendemain, nous préparons au village un chameau. On fait un faisceau de perches que l’on lie avec des tresses d’alfa. On apporte alors une tête de cheval ou d’âne,ou de mulet ; on y adapte une branche que l’on fixe ensuite à l’une des extrémités du faisceau en question. Trois hommes, masqués par une couverture, supportent le tout. Cela représente un chameau. Dans des raquettes de figuiers de barbarie, on taille à l’animal des oreilles, et aussi des yeux au milieu desquels on place des petites coquilles d’escargots. On fait, de ces coquilles, un grand collier que l’on passe au cou du chameau. Enfin, on lui ajoute une queue faite d’une branche de palmier. On le promène ensuite comme on l’a fait pour le lion, et la marmaille crie : "Donnez- nous à manger pour le chameau".
On ne revêt pas, pour l’Ennayer, de beaux habits, comme on le fait un jour de fête.

Si l’un de nous veut arriver à découvrir, dans les broussailles les œufs de perdrix, il se teint, le premier jour d’Ennayer, le bord des paupières avec du collyre ; puis, la nuit, se plaçant un tamis sur le visage, il compte les étoiles au ciel. Cela, afin de renforcer sa vue.

Une femme est-elle en train de faire une natte aux approches d’Ennayer ? Elle s’empresse de l’achever pour l’enlever du métier avant la fête ; elle détache ensuite le roseau auquel est fixée la trame. Parfois ses voisines viennent l’aider. Si cette femme, n’enlevant pas la natte, lui laissant passer l’Ennayer sur le métier, un malheur surviendrait, qui éprouverait ses enfants, son mari, ses biens. On agit de même pour un burnous ou une jellaba.
Si une femme n’a pu achever une natte commencée, elle l’enlève avant l’Ennayer et le fait porter au loin dans la montagne. Puis, la fête passée, on la place de nouveau sur le métier et on l’achève.

Voilà comment se passe le premier de l’an chez les Beni Snous. Que cette année soit heureuse pour vous !

  • Sur l’Ennâyer, cf. la bibliographie donnée par M. E. Doutté dans : Un texte arabe en dialecte oranais (Ext. des Mém. de la Soc. de ling. de Paris), tome XII, p. 15, note 1.
  • Au sujet, de l’origine de cette fête en Egypte, cf. Kitab El Medkhel par Ibn El Hadj El Âabdery, Le Caire, 1320, 3 vol., tome 1, p. 175 et suiv. et Kitab Essoussi fi El Falek, Le Caire, 1305, p. 50.
  • El Âabdery classe l’Ennâyer avec d’autres fêtes (telles que Khmis el âeds, Mawlid Âisa, Âid ezzaytouna, etc.) qui on été empruntées par les Musulmans aux Gens du Livre (wa yeâlamuna ennahum mawasim mukhtessa bi ahl el kitab Medkhel, p. 175, I. 13).
    - En ce qui concerne l’Ennâyer, les musulmans d’Egypte auraient imité les Coptes (li anahunna iktasebna dalika min mudjawarat elqubt wa mukhalattuhunna bihim Medkhel, p. 176, I. 18), célébrant la fête du Niroûze (fa tecbihuu bihim fi fiâl el nayrouz Medkhel, p. 176, I. 13).
  • El Muqrizi donne une bonne description du Niroûze dans kitab elkhutat, Le Caire, 1270, 2 vol., tome I, p. 493 et 267 et suiv., et des renseignements sur les Coptes dans le même ouvrage, II, p. 481.
  • Sur l’orthographe du mot, cs. Edmond Doutté : Un texte arabe, et ouvrages cités, p. 15. Il est écrit : yanayer dans Kitab Essousi p. 50 et suiv. ; en romain yennayr, p. 61.
  • Sur Yennar et Yenayr cf. Simonet : Glosario de voces ibericas, pp. 608, 610.

 (*) in la Revue Africaine N° 256 - 1er trimestre 1905


Auteur: Edmond Destaing
Date : 2014-01-21


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