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Lettre à mon grand frère Tahar Djaout


Par YAHIA YANES, AmazighWorld.org
Date : 2014-06-01



PAR: YAHIA YANES.

« Azul fell-ak a gma ameqran Ṭahar Ğawat, ay amusnaw Ay amagday.

C’est par cette phrase que je tiens à commencer cette lettre car c’est avec une grande émotion que je l’écris, une émotion qui est le fruit de ma grande admiration et de mon profond respect pour une personne de votre qualité. Il y a 21 ans, j’ai ressenti amèrement votre départ. Loin de vous, je me suis senti perdu dans cette marée d’idioties. Et loin de vos paroles sages et de votre grandeur d’âme, il m’a été difficile d’exprimer mes sentiments et de débattre de sujets sérieux. Mais en lisant vos paroles, je ne peux plus me taire:

« Le silence c'est la mort,
Si tu parles, tu meurs,
Si tu te tais, tu meurs
Alors dis et meurs!"

Les pseudo-intellectuels cautionnent le pouvoir sanguinaire, mafieux et assassin. N’est-ce pas pour ces (intellectueurs) et non intellectuels que tu disais : « Mais c’est vrai aussi qu’il y a eu l’intellectuel officiel, le prototype de l’intellectuel qui était là pendant le parti unique, qui était le porte-parole du pouvoir qui, avec la démocratie, se découvre soudain l’âme de démocrate et qui, lorsqu’il s’agit de prendre ses responsabilités, lorsque les jeux ne sont pas clairs, cet intellectuel généralement se terre chez lui en attendant que les choses s’éclaircissent pour qu’il puisse s’exprimer sans prendre aucun risque. Mais peut-on appeler intellectuel ce genre de personnage ? »

Grand frère, si aujourd’hui, je vous écris cette lettre, c’est que vous étiez, en toute objectivité, quelqu’un de bon, de grand, non seulement par la bonté et la grandeur de votre famille, mais surtout par votre cœur et vos innombrables talents; un journaliste brillant, un poète talentueux, un écrivain de renommée mondiale, un intellectuel de très haut niveau et un penseur visionnaire aux idées pleines d’humanité. De plus, vous avez été responsable de la rubrique culturelle de l’hebdomadaire Algérie-Actualité de 1980 à 1984. Vous avez été aussi le fondateur et directeur de l'hebdomadaire Ruptures en janvier 1993. Et sans oublié que vous avez été un « lutteur et combattant de tout premier rang » pour l’épanouissement de notre langue et de notre culture amazighes.

Vous avez été présent parmi nous pour nous encourager à persévérer à travers vos travaux titanesques, votre immense talent et votre respect pour notre langue et notre culture amazighes : « À la famille qui avance et non à la famille qui recule. », pour reprendre vos propos. Vous avez été capable de relever ce défi. Vous avez été la seule et unique étoile qui a su briller au milieu d’un amas de nuages assombris par l’ignorance. Et nous vous restons pour cela infiniment reconnaissants.

En dépit des difficultés qui se sont dressées sur votre chemin, je garde espoir que votre legs fera avancer les choses pour nous. Mon souhait va dans ce sens. J’ai le regret de constater qu’il y a encore beaucoup d’évolution à faire chez-nous. À ce sujet, vous n’avez rien caché en disant : « Je pense que lorsqu’on regarde l’idéologie du FLN, l’intégrisme islamique n’est que l’aboutissement de cette idéologie. C’est une expression paroxystique de l’idéologie du FLN. Lorsque nous prenons la Constitution élaborée par le FLN qui stipule que l’Islam est religion de l’état, il est évident que les islamistes, dans leur logique, ne demandent que l’application de cet article de la Constitution. Nous voyons aujourd’hui le FLN dans le champ politique. Lors du dialogue avec le HCE par exemple, le FLN avait des positions tout à fait proches de celles des islamistes. Et la presse du FLN est devenue la presse des islamistes. Donc le passage de la logique et de l’idéologie du FLN vers la logique et l’idéologie intégriste est un passage extrêmement ténu. Le pas est très vite franchi. Je pense que c’est l’arabo-islamisme du FLN qui, en évoluant d’un point de vue idéologique, a donné l’islamisme tout simplement.»

Le combat pour sauvegarder notre langue et notre culture a trouvé peu de vigueur chez nous. Il est vrai que les partis politiques l’ont injustement occulté et que les forces de l’ordre ont entravé notre parcours. Notre grand chanteur Matoub Lounes lâchement assassiné aussi disait à votre sujet : « Il m'est difficile de m'exprimer à ce sujet, car sa mort m'avait profondément déchiré. Lorsqu'on l'a assassiné, on a assassiné une partie de moi-même, Tahar Djaout, c'est l'espoir que l'on a tenté d'éteindre dans l'Algérie qui avançait. Aussi je continuerai d'honorer sa mémoire et son combat, en m'attelant à la tâche pour défendre ses idées, car Tahar Djaout, s'est battu pour une Algérie plurielle et démocratique, pour une Algérie qui se voulait constructive et qui voulait s'aligner au rang des nations universelles ! Je fais le serment de poursuivre son vœu le plus cher. Pour mener cela à bien, j'ai besoin de l'appui, de la participation de gens censés qui comprennent la douleur de mon peuple. »
Vous n’étiez pas seulement un grand poète et un grand écrivain, mais encore un défenseur et un symbole hors du commun de toutes les causes justes.

Grand admirateur du grand Mouloud Mammeri vous êtes devenu une icône de la jeunesse et un grand symbole à l'instar des grands écrivains et pères fondateur de la littérature algérienne d’expression française, tels Jean Lmouhoub Amrouche, Mouloud Feraoun, Mouloud Mammeri, Kateb Yacine, Mohammed Dib, Taos Amrouche, Assia Djebbar et bien d’autres...
Armé de la plume, votre unique arme, vous disiez tout haut ce que d'autres pensaient tout bas.

De ce régime despotique, de cette dictature sanguinaire et prédatrice, de son système mafieux, qui a confisqué l’indépendance, falsifié l’histoire et étouffé l’identité originelle (Tamazight) tu disais : « Les hommes qui décident aujourd’hui du destin de ce pays, sont sollicités par un chant de sirènes, qui leur sussurrent une réconciliation suicidaire avec les mouvements totalitaires et obscurantistes, et notre voix qui les convie et les conjure de consolider les fondations d’un État moderne et fort, pour le bien des générations futures. Un État où les citoyens seront définis, non pas par leurs gênes ou leur poids, mais par leurs droits, leurs devoirs, leur épanouissement de leur liberté, un État qui inscrira l’algérien dans l’universel, au lieu de l’enfermer dans l’anachronisme. »

Vous étiez un homme de principe et d'action, un anticonformiste qui défrayait la chronique et qui n'a jamais plié devant rien. Et la mort vous guettait à tout moment. D’ailleurs c’est vous qui avez un jour dit: « Je suis le déterreur de l'histoire insoumise et des squelettes irascibles enfouis sous vos temples dévastateurs. Je ne cautionnerai jamais vos cieux incléments et rétrécis où l'anathème tient lieu de credo, je ne cautionnerai jamais la peur mitonnée par vos prêtres bandits de grands chemins qui ont usurpé des auréoles d'anges. Je me tiendrai hors de portée de votre bénédiction qui tue, vous pour qui l'horizon est une porte clouée, vous dont les regards éteignent les foyers d'espoir, transforment chaque arbre en cercueil. » Vous êtes un homme invincible qui demeure l'emblème du courage et du sacrifice.
Matoub Lounes grand chanteur, votre ami lâchement assassiné disait en votre honneur:

« Xas neqḍen acḥal d itri igenni ur inegger ara. »
« Même s'ils ont effacé des étoiles, jamais le ciel n'en sera dépourvu. »

Et d’ajouter : « Tahar Djaout, a été le premier journaliste à tomber sous les balles intégristes.
J'ai composé, pour lui rendre l'hommage qu'il méritait, une chanson qui s'adresse à sa fille et qui porte d'ailleurs son nom : Kenza.
J'ai imaginé une voix s'adressant, de l'au-delà, à cette enfant de trois ans. C'est l'homme révolté qui s'exprime et s'indigne des larmes sur le visage d'une petite fille. Je suis allé voir Tahar Djaout à l'hôpital avant sa mort.

Il était en salle de réanimation. J'étais présent à son enterrement. J'ai vu la détresse de sa famille. La douleur visible sur les visages m'a été insupportable. Cet homme sincère, aux qualités morales exceptionnelles, ils l'ont tué. En l'assassinant, c’est nous tous qu'ils ont voulu faire taire. C'est la conscience populaire que l'on veut bâillonner. C'est l'Algérie dans son ensemble que l'on veut réduire au silence. C'est le sort de tout un peuple qui est en jeu. Voilà ce que j'ai voulu exprimer dans Kenza. »

Grand frère, tous les partis politiques en Algérie, le gouvernement et la mafia politico-financière avec une bonne partie du peuple sont tous complices de tout ce qui se passe en Algérie. Ces partis politiques (en général), le gouvernement et la mafia politico-financière avec leurs larmes de crocodile, ont amassé des fortunes immenses sur le dos du pauvre peuple paisible que nous sommes. Ils ont applaudi les assassins criminels (le pouvoir), les sanguinaires (les islamistes), les corrompus, les falsificateurs de l'histoire, etc.

Grand frère, le peuple algérien se trouve enserré dans l’étau de ses dictateurs, assassins corrompus, et de ses corrupteurs. Ya-t-il espoir de vivre avec ces monstres ? Avant d’achever ma lettre, je voudrais rappeler que tu écrivais dans l’un de tes ouvrages : « Il ne reste même pas une mémoire intacte où se reposer des voyages. Tout a subi la déflagration du temps et les avaries du naufrage. Le temps est un inexorable percepteur, il prélève sur la vie les éléments les plus essentiels. Il a commencé par m’exproprier de l’enfant blessé mais heureux, puis il a gommé les couleurs des saisons. Il ne reste qu’un champ de ruines qu’il faut relever par le rêve et l’utopie de l’écriture. » Grand frère, vous étiez un éveilleur de conscience, toujours celui qui joignait le geste à la parole. Mouloud Mammeri avait été très touché par les paroles de Jean

Lmouhoub Amrouche lorsqu'il a dit :
« Je conçois et raisonne en français, mais je ne peux que pleurer en berbère. »
Nous avons pleuré dans toutes les langues comme disait Dda Lmulud :

« Illa walbaεḍ illa ulac-it, illa wayeḍulac-it illa. »
« Il y a des gens qui sont vivants, on dirait qu'ils sont morts et ils y a des gens qui sont morts et qui demeurent toujours vivants. »

Grand frère, nous sommes poètes et cette lettre que j'ai composée pour vous est un hommage d'un poète à un autre poète.

ahar Ğawut.

Sγur: YEYA YANES.

* Amagday.

Deg wul umagday telliḍ
Deg wayeḍ mmet ur k-icqi
Telliḍ γer wid i tebγiḍ
Wid ur tebγiḍ i wumi
Welleh,
Γas akka yuγ lbaṭel
Ur iğği ur izgil amkan
Itri-k i lebda yecεel
Yiwen ur issaweḍ igenwan.
* * * * * * * * * * * * * *
Amagday n yal ass.
* * * * * * * * * * * * * *
Tira-k d inagan n lxiṛ
Ttwehhint abrid n tafat
Akken bγun saḍen at yexmiṛ
Lḥeq yettban γer zdat
Welleh,
Γas akka zaden isufa
Lehben γef tidett tetten
Isem-ik mechuṛ di tmura
D uḥdiqen i t-id-yettadren.
* * * * * * * * * * * * * *
Ay amagday n yal ass.
* * * * * * * * * * * *
Tamurt-ik i d tayemmatt
Teẓra tḥarrit id-tesεa
Asmi tessawaleḍ i tegmatt
S lxiṛ-is id a k-tedεa
Welleh,
Kra n win yenγan lḥeq
Yibbas ad iru fell-as
Kečč d argaz d bab n lḥeq
A k-yeg amkan di reḥma-s.
* * * * * * * * * * * * * *
Ay amagday n yal ass.

YAHIA YANES.

(Journaliste, poète et écrivain, chercheur en langue et culture amazighes, directeur de publication des éditions '' Identité '').



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