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Pour la question épineuse qu'est l'éventualité
d'une autonomie en Kabylie dans le contexte politique actuel,
Salem Chaker, linguiste, estime dans cette deuxième partie
de sa contribution qu'il est temps de briser le tabou. Pour lui,
« il ne fait pas de doute qu'il existe un peuple kabyle
avec son identité collective, sa culture, sa langue et
son territoire. Il est temps d'imposer cette évidence ».
Il nous en explique les fondements qui, selon lui, légitiment
la nécessité de l'autonomie.
in English
Même si les solutions politico-juridiques mises en
place dans des contextes géographiquement proches, comme
en Catalogne ou au pays Basque, en Espagne, peuvent être
extrêmement intéressantes et éclairantes,
l'idée d'autonomie pour la Kabylie ne résulte pas
de l'importation mécanique d'un modèle extérieur.
L'autonomie s'impose d'elle-même sur la seule base des données
historiques, sociologiques et culturelles internes à la
Kabylie.
Une langue propre, une mémoire et des repères historiques
spécifiques, largement attestés dans la tradition
orale comme dans la culture contemporaine et les discours collectifs
- y compris pour ce qui concerne le mouvement national et la lutte
d'indépendance de l'Algérie ­p;, une tradition
culturelle et littéraire spécifique, un système
de valeurs collectives toujours réaffirmées, des
formes d'organisation et de solidarités traditionnelles
encore bien vivantes, comme le rappelle le phénomène
« comités de villages » et « arch »,
un territoire parfaitement intériorisé dans la culture
et la conscience collective kabyles, et même une forme de
religiosité spécifique, bien présente parmi
les segments non acculturés de la société.
Pour appeler un chat un chat, il ne fait pas de doute qu'il
existe un peuple kabyle, avec son identité collective,
sa culture, sa langue et son territoire. Il est temps d'imposer
cette évidence, cette réalité vécue
au quotidien mais toujours refoulée et taboue dans le champ
du débat et du projet politiques.
L'idée d'autonomie est donc fondée sur tout
un faisceau de données objectives qui se suffisent à
elles-mêmes. Elle est aussi légitimée, même
si au fond cela peut apparaître secondaire, par l'échec
absolu de l'Etat-Nation centralisé algérien mis
en place depuis 1962.
L'Etat central algérien a totalement failli dans
toutes les missions et prérogatives qu'il s'est attribuées
depuis l'Indépendance. Centralisation extrême, autoritarisme,
bureaucratie, incompétence, népotisme généralisé,
détournement structurel de l'appareil à des fins
d'intérêts personnels ou de groupes ont fait de l'Etat
un monstre étranger, hostile à sa société.
Faillite généralisée de l'Etat central
qui bafoue les droits les plus élémentaires de la
population et qui, depuis longtemps, n'assure plus aucune de ses
responsabilités fondamentales : droit à la vie et
à la sécurité d'abord, droit à une
justice équitable, droit à la santé et à
un niveau de vie décent, droit à l'éducation
et à la culture, droit au travail Ce qui amène immanquablement
à poser la question : à quoi sert l'Etat algérien
? Et la réponse est assez clairement donnée par
les manifestants de Kabylie : strictement à rien, à
rien de positif en tout cas. Ce constat vaut pour l'ensemble de
l'Algérie ; il est devenu si flagrant que même l'épouvantail
islamiste ne suffit plus à masquer cette réalité.
Pour sa part, la Kabylie est en plus soumise, depuis l'Indépendance
du pays, au déni structurel de son identité, de
sa langue et de sa culture. Comment les Kabyles ­p; en dehors
des auxiliaires du pouvoir central ­p; pourraient-ils se reconnaître
dans un Etat dont la Constitution affirme que la seule langue
nationale et officielle est l'arabe ? Un Etat qui leur offre comme
seule perspective la mort lente en tant que berbérophones,
l'assimilation par arabisation avec, au mieux, après vingt
années de lutte ouverte, une reconnaissance muséographique
et folklorique. Et se référer à « nos
ancêtres les Berbères » alors qu'est promulguée
une loi ultrarépressive de généralisation
de la langue arabe ne constitue pas une reconnaissance, mais un
enterrement en douceur.
En fait, avec constance, les régimes politiques algériens,
depuis l'indépendance, relaient le discours et les pratiques
de l'Etat colonial français : centralisation extrême,
autoritarisme, extériorité à la société
renforcés par un total mépris du peuple, jugé
immature, et une culture profondément ancrée de
la force et de la violence comme instruments de gestion politique.
Les détenteurs du pouvoir se sont confortablement coulés
dans les structures de l'Administration coloniale : les préfets
sont devenus des walis, les départements des wilayas, la
gendarmerie le Darak El Watani Mais le changement de dénomination
n'a induit aucun changement de nature et les relations entre administration
et administrés sont restées les mêmes. Elles
ont même, sans doute, empiré car, à l'illégitimité
foncière du pouvoir se sont rajoutés, depuis l'Indépendance,
l'absence de toute tradition du service de l'Etat, l'absence de
toute forme de recours, l'unanimisme et l'appropriation des richesses
nationales au profit des individus et des groupes qui contrôlent
un appareil d'Etat devenu l'instrument de prélèvement
d'une oligarchie qui n'a de comptes à rendre à personne.
Et sur ce plan, soyons clairs, l'état d'exception, l'état
de dépossession, ne date pas de 1988 ou de 1992 ; il est
structurel et remonte aux origines mêmes de l'Algérie
indépendante.
Mais au-delà des responsabilités directes
de l'oligarchie politico-militaire qui gouverne l'Algérie
depuis 1962, il faut souligner que toute la culture politique
algérienne est bornée par l'horizon nationaliste
et sa conception uniciste et centralisée de l'Etat et de
la nation. Dans tous les courants politiques ­p; ceux de l'opposition
comme ceux qui participent au pouvoir ­p;, l'aliénation
à l'idéologie de l'Etat central est si profonde
qu'ils ne peuvent concevoir un autre modèle de l'Etat que
celui de la « République une et indivisible »
et une nation formée d'un seul peuple, avec sa langue et
sa culture et son histoire communes. Comme si d'autres configurations
n'existaient pas, comme si l'unité nationale impliquait
nécessairement uniformité linguistique, culturelle
et administrative.
En fait, chez tous, le poids du modèle français
de l'Etat-Nation est d'autant plus écrasant qu'il a été
puissamment renforcé, depuis les débuts du nationalisme
algérien, par les références arabistes (la
« nation arabe ») et islamiste (la oumma) qui, elles
aussi, sont violemment hostiles à la diversité interne
et développent un discours unanimiste. Toutes ces déterminations
lourdes empêchent les acteurs politiques de voir les multiples
expériences du monde, les nombreux Etats plurilingues,
pluricommunautaires, les systèmes fédéralistes,
les innombrables cas d'autonomies régionales, dans lesquels
les diverses composantes ne s'étripent pas nécessairement
tous les matins et peuvent même vivre en harmonie.
A cet égard, le cas des partis politiques «
kabyles » est particulièrement révélateur,
presque caricatural : en refusant obstinément de se poser
comme forces représentatives de la région qui les
porte et en s'affirmant, contre toute évidence, «
partis nationaux », ils ont fini par perdre une grande partie
de leur crédit auprès de leur base sociale réelle
qui ne se reconnaît plus en eux. En fait, les partis kabyles,
chacun avec une approche spécifique, ont ­p; qu'ils
en soient conscients ou non, qu'ils l'aient voulu ou non ­p;
accepté de jouer le rôle qui leur a été
assigné par le pouvoir : empêcher, au nom d'une unité
nationale conçue sur un modèle jacobin de la plus
pure tradition française, l'émergence d'une véritable
force politique kabyle, capable de peser sur l'échiquier
national. Les élites politiques kabyles sont tétanisées
par l'idée de s'assumer en tant que ce qu'elles devraient
être, c'est-à-dire les représentants des intérêts
spécifiques de leur région.
On pouvait croire que le Printemps berbère et les
luttes populaires pour tamazight des années 80 auraient
amené les forces politiques kabyles à se repositionner
; il n'en a rien été : dès que ces partis
« kabyles » sont devenus légaux (1989), ils
ont cédé à leur tropisme et, malgré
les camouflets et démentis maintes fois apportés
par les tests électoraux, ils persévèrent
à ce prétendre « partis nationaux ».
Quant au Mouvement culturel berbère, qui jouissait pourtant
d'une quasi-hégémonie sur la région avant
1989, il s'est épuisé en divisions et luttes fratricides
induites par l'alignement sur les positions des deux partis kabyles
dont il a épousé les querelles et les concurrences,
les modes de fonctionnement et, surtout, la conception de la relation
entre la société et l'Etat. Pour les organisations
kabyles, l'échec semble consommé. Ou bien elles
se redéfinissent rapidement en adéquation avec leur
base sociologique, ou bien elles seront condamnées à
disparaître dans l'insignifiance.
La rupture avec la conception centralisée de l'Etat
et de la nation homogène est une nécessité
historique et politique absolue pour l'ensemble de l'Algérie,
car elle est l'un des moteurs de la dépossession de la
société ; elle fonde la confusion Etat/nation/peuple
qui permet à une oligarchie de s'approprier la légitimité
et de dicter l'identité, la culture, la langue et d'exercer,
sans partage et sans contrôle, son arbitraire, sur le peuple
au nom du peuple. Cette rupture est la condition sine qua non
à tout dépassement des contradictions multiples
que connaît l'Algérie et au retour à un véritable
exercice de la légitimité populaire.
Défendre l'autonomie de la Kabylie n'est pas appeler
à la haine entre Algériens ; c'est simplement admettre
les implications politiques des réalités socioculturelles
et tirer les conséquences de l'échec de l'Etat centralisé
et autoritaire. C'est proposer une voie nouvelle, pacifique, pour
essayer de résoudre des contradictions que les régimes
successifs depuis 1962 ont été incapables de traiter
autrement que par la répression, la manipulation et l'anathème.
Nous parlons bien d'autonomie car, chacun sait que les liens historiques,
sociaux et humains entre la Kabylie et le reste de l'Algérie
sont denses et profonds : personne ne songe à nier cette
réalité et à prôner la sécession
et l'indépendance. La majorité des Kabyles vit désormais
en dehors de la Kabylie et il ne peut être question de couper
la région de l'ensemble auquel elle appartient.
Il convient ici de réfuter précisément
un argument lancinant, émanant des milieux « démocrates
», selon lequel la question berbère ne serait qu'un
problème de démocratie et trouverait naturellement
sa solution dans le cadre d'une alternative démocratique
nationale, et qu'il n'y a donc pas lieu de l'isoler du reste du
combat démocratique. Les Kabyles devraient en conséquence
se mobiliser uniquement pour la démocratie en Algérie.
Il s'agit là d'une naïveté sidérante
ou d'une manipulation politique grossière.
S. C.
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