L’affaire
dite des " poseurs de bombes " a fait
couler beaucoup d’encre. Pour d’aucuns, Haroun Mohamed, Cheradi
Houcine, Kaci Lounès, Medjber Mohamed ou Smaïl... étaient
des saboteurs, pour beaucoup d’autres ce sont des exemples
de courage, d’engagement et de patriotisme.
Pour
ne pas les oublier et ne pas oublier l’ère de la pensée unique
(et inique), lisons cette soi-disant lettre envoyée par Dalila
Fawzi, et publiée par El Djeich de février 1976, dans la rubrique:
La parole à nos lecteurs.
Un
châtiment exemplaire
Nos
services de sécurité viennent de réussir un très beau coup
de filet en procédant à l’arrestation de la bande de saboteurs
qui ont osé venir dans notre capitale pour tenter de détruire,
d’assassiner et de créer l’agitation dans notre pays. Je saisis
cette occasion pour exprimer par le biais de la " rubrique
courrier " de la revue, mes félicitations à nos
services de sécurité et pour donner également mon point de
vue sur cette action de sabotage. D’abord, quels sont ses
auteurs?
Ils
ont beau changer de nom, de nationalité, de sigle, ils sont
connus O.A.S., S.O.A., IGNACIO ou HAROUN, ces assassins, ces
aventuriers sont en vérité, armés, entraînés, financés par
les services secrets des gouvernements capitalistes et impérialistes
qui veulent retarder le développement de notre pays et le
devenir de la voie socialiste.
Nous
les connaissons, et le S.D.E.S.E., le service spécial français
les connaît, lui aussi, parfaitement. En France, ces assassins
qui ont massacré nos frères émigrés, plastiqué nos représentations
commerciales et diplomatiques, bénéficient de l’impunité.
Parce que ceux qui les manipulent ont des relations étroites
avec des cercles influents, ces mêmes cercles qui, en voulant
créer l’agitation dans notre pays, croient pouvoir faire tourner
la roue de l’histoire à l’envers. La " reconquista ",
c’est terminé!
Maintenant,
pourquoi ces saboteurs sont-ils venus à Alger en ce moment
? En voyant ce qui se passe à nos frontières, on devine clairement
que leur mission s’intègre parfaitement dans le complot contre
la Révolution algérienne, par l’impérialisme. En effet, aujourd’hui,
notre pays est devenu la cible principale de la réaction et
de l’impérialisme. Pourquoi? Parce que notre pays, en se développant
rapidement, comptant d’abord sur ses propres moyens, constitue
un exemple dangereux pour ces réactionnaires et ces impérialistes.
Parce que dans notre pays, il n’y a plus de place pour la
bourgeoisie et la féodalité. Parce que notre pays est à l’avant-garde
de la lutte menée par les pays du tiers monde. Face à toutes
ces menées, il faut redoubler de vigilance et infliger un
châtiment exemplaire à tous ceux qui veulent porter atteinte
à notre pays et à sa Révolution.
Dalila
Fawzi
Est-ce
vraiment une lettre envoyée par une fille (ou femme) à une
revue publiée par l’armée? Le contenu de toute façon nous
fait penser que son auteur ne serait qu’un membre de " nos
services de sécurité " Et Dalila Fawzi une simple
couverture... Le loup déguisé en brebis.
HAROUN
Mohamed est décédé le 22 mai dernier, suite à un arrêt cardiaque.
Un hommage lui est rendu dans ABC Amazigh n°3 dont voici Le
mot de M. O. MEDJEBER:
Que
de souffrances, que de larmes, que de tortures que d’humiliations,
que de mépris que de privations, que de sacrifices, que d'incompréhensions,
il aurait fallu subir, pour qu'aujourd'hui l'on puisse dire,
écrire sur un mur, sur un papier, sur un tableau, sur une
banderole, sur un décret présidentiel, sur une constitution:
le mot AMAZIGH.
Un
mot! Un mot qui faisait peur! Un mot qui faisait trembler
la toute-puissance Etatique.
Jamais,
sans doute, dans l'Histoire de l'Humanité, un mot n’a été
aussi chargé de symboles, de sens et n'inspirait autant de
craintes. Un mot-clef...
Un
mot parce que signifiant "Homme libre "; parce
que synonyme de " Liberté ", de " Droits
de l'Homme "; parce que véhiculant des valeurs ancestrales,
des traditions multi-milénaires de Démocratie, de Justice,
d'Honneur, de Dignité, de Grandeur, de Respect, de Patriotisme:
ce mot-là était honni, tabou, frappé d'interdit d'écriture
et même de simple chuchotement.
" ...
L'Algérien était ankylosé puis momifié dans des textes qui
lui interdisaient même jusqu’au moindre murmure. La toute-Puissance
Etatique et l'appareil politique réfléchissaient pour lui,
veillaient sur lui et géraient même jusqu’à son intimité... "
(in Algérie-Actualité, hebdomadaire national, N° 1120 du 2
au 8/4/87).
Mouloud
Mammeri en savait quelque chose: lui qui vit publier l'un
de ses rares communiqués culturels, par le quotidien national
" El-Moudjahid " dans la rubrique NECROLOGIE
entre deux avis de décès, en 1972.
Une
injure grave faite à celui qui rédigea un rapport, à l'adresse
de l'ONU, en faveur de la décolonisation de l'Algérie, durant
la guerre de libération.
Mohamed
Haroun en savait quelque chose: lui qui préféra ne pas recevoir
les visites familiales, plutôt que de se soumettre au diktat
de l’Administration du sinistre pénitencier de Lambése qui
lui refusait de parler en tamazight avec sa famille. Faire
plus de 1200 km et se voir interdire de parler dix minutes
en tamazight !
Ces
dix minutes qui coûtèrent jusqu’à la vie à Madame Haroun née
à Aït-Bessai Zahoua, valeureuse mère (*) de Mohamed Haroun,
ancienne maquisard veuve, de son vivant d'un officier de l'Armée
de Libération Nationale.
Ces
exemples de répression linguistique et culturelle sont innombrables.
A l'instar de celle vécue en 1988 par cet enseignant d'histoire
qui se fit rappeler à l’ordre par son inspecteur " pédagogique "
en voulant " corriger " le titre du programme
d'étude: " La civilisation amazighe ancienne "
au lieu et place de " La civilisation maghrébine ancienne "
anachronique.
Ils
se trouvent encore des gens qui persistent aujourd'hui à dire
"Non à la constitutionnalisation de tamazight "
parce que, disent-ils, cela " risquerait de provoquer
des cassures ethniques ", suggérant un conflit ethnique,
lequel conflit n’existe que dans leur imagination. A l'instar
de ces fantômes de notre enfance avec lesquels nos bonnes
vieilles grands-mères nous faisaient peur, pour nous obliger
à rester tranquilles, à obéir.
L'Histoire
le montre: le combat de Mouloud Mammeri et de Mohamed Haroun
est juste.
Le
soulèvement populaire d'avril 1980, les marches grandioses
du M.C.B. et le boycott scolaire et universitaire le prouvent:
il y a des milliers, des millions de Mammeri et de Haroun.
Que de choses passées, de chemin parcouru, du temps où l'on
n’était qu’un groupuscule, du temps où l'on nous raillait
même!
Après
avoir, non sans peine, grâce à tous ceux et à toutes celles
qui ont donné de leur temps, de leurs larmes, de leur sacrifice,
de leur argent, de leurs souffrances - et Mohamed Haroun en
était l'un des Martyrs - brisé le tabou qui frappait tamazight
et l'amazighité, il nous reste à restaurer cette " belle
langue " comme l'appelait Mohamed Haroun, jusqu’à
lui rendre toute sa beauté et tous ses droits.
Indéniablement,
le meilleur hommage que l'on puisse rendre à Mouloud MAMMERI
l'intellectuel impénitent qui préféra la culture du peuple
à la culture de salons d'une part, et d'autre part, à Mohamed
HAROUN, l'intellectuel révolté qui préféra la résistance à
l’oppression plutôt qu’une brillante carrière universitaire,
c’est de continuer leur oeuvre inachevée.