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Tu
es bien marocain, Mouhouch, personne n'en doute, mais tu ne sais
plus si tu dois en être fier. Comme tu ne peux pas te renier purement
et simplement, tu t'interroges. Tu te remets en cause. Naguère,
tu te disais courageux, généreux, intelligent,... sans pareil
en un mot. Mais, quarante ans de face-à-face avec toi même t'ont
appris, jour après jour, à te considérer sans complaisance, à
te regarder les yeux dans les yeux chaque fois que tu te rencontres.
Et tu constates ! Tu constates que tu n'es pas si beau, Mouhouch
!... Quarante ans d'ouverture relative sur le monde t'ont permis
aussi de te mesurer à l'aune des autres. Et tu constates que tu
n'es pas très grand Nounou !... Surfaite était ta renommée, trop
bonne l'opinion que tu te faisais de toi, et fausses la plupart
des idées dont on t'a bourré le crâne. On a beau te répéter encore,
à satiété, que tu es digne des plus grandes destinées; tu n'en
crois plus rien, tellement on t'a menti et bercé d'illusions.
Te voilà devant des faits, têtus et sans fard. Floué au quotidien,
quarante ans durant, tu sais de quoi tu reviens, où tu te trouves,
et comment tu t'es égaré. Par ta faute ? Ne le nie pas, tu n'
as pas été sage, ni prudent, et encore moins prévoyant. Ne cherche
pas à te disculper de tout, comme à ton habitude. Des circonstances
atténuantes, tu en as d'indéniables, mais qui te permettront tout
juste de sauver ton âme. Il y a quarante ans, en effet, tu as
suivi le mouvement du troupeau, tête baissée, sans savoir où tu
allais; et tu es devenu mouton parmi les moutons. Il t'a poussé
de la laine sur le dos, alors qu'il poussait des crocs aux béliers
de tête, devenus chacals pour te faire la fête. Ne te bouche pas
les oreilles! Ecoute leurs glapissements: ils dansent ensemble
à en perdre haleine...
Oui,
bien sûr, tu n' as pas été dupe du petit- grand- manège. A ta
manière tu as réagi. Puisque c'est ainsi, t'es-tu dit, je me ferai
renard! Presque aussitôt il t'a poussé une queue touffue et des
oreilles pointues: te voilà petit renard parmi des millions de
petits renards, tout juste aptes à voler des poules. Les chacals,
eux se gavent de gras méchouis, t'abandonnent quelquefois des
restes, se rient de toi, et se prennent pour des lions. Ainsi
sont les hommes quand ils ne se veulent pas simplement hommes.
Par
atavisme renardier, peut-être, tu n'aimes pas la clarté du jour,
ni celle des choses. Mais de l'homme aussi tu as les défauts:
ceux de tes lointains ancêtres. Ton ego, fruste et chatouilleux,
voit en toute adhésion aux régles de l'ordre et de la discipline
une honteuse soumission. Tu as constamment besoin de te prouver
à toi même que tu es un être libre; et tu t' enchaînes. Tu crois
avoir toujours droit à la primauté; et tu t'abaisses. Pour toi,
toi c'est Toi; les autres ne sont que les autres; c'est à dire
rien. N'est-ce pas, Mouhouch? Ah, si cet immense Toi s'investissait
dans le grand et le positif! S'il pouvait se soustraire à la marche
du troupeau vers des fonds marécageux ! Mais tu suis, tu suis;
tu n'as ni le temps ni la volonté de t' arrêter pour regarder
et pour voir. Les chacals de tête t'imposent leur rythme; tu n'
as pas le choix, crois-tu. Tout comme eux, tu cours sans répit
vers le futile, le dérisoire, et le clinquant. Comme eux, tu veux
même épater, et encore épater. Te voilà comme tout le monde: mouton,
renard, chacal, homme à l'occasion. Observe-toi, mon ami, ne serait
ce qu'un petit moment, dans tes comportements les plus anodins
en apparence.
Pourquoi
par exemple rechignes-tu, tant que tu n'y es pas contraint par
la matraque, à faire la queue dans une station d'autobus, ou devant
un guichet public ? Parce que personne ne veut faire la queue,
dis-tu. Improvise-toi donc, chaque fois, orateur - ou prédicateur,
si tu veux et prêche d'exemple: d'autres avant toi ont fait des
miracles en apprenant aux gens simplement à s'aligner. Par là
tu devrais commencer. Mais continue à t'observer, Mouhouch; tu
n' as pas fini de te dire tout le mal que tu penses de toi même.
Va au bout de ta catharsis. Tu ne t'es jamais jeté autre chose
que des fleurs. Alors tiens bon, et continue à te regarder la
face, et non pas le nombril.
Tiens,
te voici au volant d'une voiture, vieux teuf-teuf ou cabriolet
grand sport, c'est sans importance. Ton premier geste est de jeter
symboliquement et solennellement aux orties le code de la route,
que tu as pourtant appris - et récité - par coeur. Ah, le code
de la route ! Sais-tu que ceux d'ailleurs, les civilisés, te jugent
à ta façon de marcher ou de conduire ? Et ils ont raison. Que
tu sois piéton, cycliste, ou conducteur de limousine, tu n' as
cure en effet du mal que tu peux causer, ou de te causer. Plus
ton moyen de locomotion est puissant, plus tu te ris des lois
et des régles. (Pas étonnant si tu te transformes en tyran quand
tu gouvernes !) Piéton, tu crénes en présence du danger, et tu
t'offres le plaisir de narguer. Cycliste, tu fais mieux encore.
Juché tout en haut dans la cabine de ton mastodonte de camion,
tu crois dominer tout l'univers, et tu t'amuses à faire peur sur
ton passage. Quelle belle compensation de tes nombreuses frustrations
! Je te comprends. Mais alors ne t'offusque pas d'être mille fois
toisé par l'officier d'Etat Civil, le policier, ou l'agent d'autorité
dont tu as à solliciter quelque service: là où il est il se sent
grand, très grand, et fort, très fort, lui aussi; il écrase à
sa façon. Au volant de ta fringante Mercedes, BMW ou 4x4, que
tu sois ministre ou chauffeur de ministre, grand ou petit hakem,
tu estimes indigne de ta monture d'être astreinte comme une vulgaire
charrette à s' arrêter aux feux rouges ou devant les stops. Tu
crois y gagner toi même en respect: tu brûles le feu, on te salue
au garde à vous, et tu te grises! Le Mouhouch à la carriole payera
pour toi, rouge, jaune ou vert soit le feu, car, lui c'est pour
son péché originel qu'il est chaque fois puni. De son coeur il
a fait une lourde batterie, qu'il charge de rancoeur et de haine,
à tout hasard. Prends garde, mon ami, prends garde! Il est des
griseries qui distillent du poison dans les âmes. Quand il advient
que les civilisés s'aventurent à visiter nos contrées, et qu'ils
circulent dans nos boulevards ou sur nos routes, ils ne s' empêchent
de t'admirer lorsque tu changes de file à la manière de la chèvre,
sans crier gare. Il rient franchement quand ils voient s'allumer
ton clignotant pour montrer que tu as déjà tourné. Ils aiment
aussi sursauter sur leur siège chaque fois que tu klaxonnes pour
qu'ils démarrent, et te cèdent la voie, avant même que la pastille
ait verdi. Tu es pressé, toi, et tu n'attends pas, puisque tu
es de ceux qui aiment, ou aimeraient, faire attendre, pour le
plaisir. Mais, ce que les civilisés apprécient le plus en toi
c'est ton aptitude à mentir, ingénument et de bonne foi, quand
tu as causé l'accident. Toi, fautif, impossible, jamais! C'est
l'autre Mouhouch le coupable. Que vaut sa parole contre la tienne?!
Et c'est le troisième Mouhouch qui tranche, dans le sens où le
guident ses sympathies, ses appétits, ou sa conscience quand par
miracle il en a une. Ils vont même jusqu'à se dire, entre eux,
les civilisés, que celui qui n'a pas le courage de sa désinvolture,
de son sans gène, ou de son je m'en - foutisme est un être méprisable.
Mais ils exagèrent, comme toujours, et je ne peux être d'accord
avec eux... Si l'on parlait d'autre chose?
J'ai
remarqué, Mouhouch, que lorsque tu n'es pas partie prenante dans
la curée, tu dénonces, péle-méle, la corruption, le favoritisme,
le népotisme, la gabegie, l'incurie... et les mille autres vices
dont souffre la société. Aux gémonies soient voués les corrompus,
les prévaricateurs, les tire-au-flanc, les gaspilleurs, les resquilleurs,
tant qu'ils te laissent, toi, Mouhouch, en dehors de leur cercle.
ou qu' ils deviennent sympas dès lors qu'ils te font place, si
modeste soit le tabouret qu'ils te tendent.
Maintenant
que tu es installé, tu t'étonnes chaque jour davantage de ta naïveté
d'antan... Le tabouret s'est transformé en strapontin,... puis
en fauteuil à larges accoudoirs. La fortune te tombe du ciel,
ou de ses parages... Au diable les autres mouhouchs: ils se débrouillent
si mal, et ils sont si petits!... Déjà, tu t'es fait bâtir un
petit palais, à l'image des grands, avec bar au fond de la piscine.
Rien de mieux pour corser l'effet de ton whisky nocturne que le
spectacle de quelques naïades évoluant dans l'eau autour de toi!..
Tu n'es pas n'importe qui, Mouhouch; tu es riche et puissant.
Madame, les enfants, et l'ensemble des tiens te le rappellent
à tout moment. Mariant ton fils, tu fais mieux en faste que l'ami,
le voisin, ou le collègue, et tu fais taper plus fort encore sur
le tam-tam des noces, trois nuits durant. Tu n'es plus un mouhouch,
Mouhouch ! Oh que si! réponds tu. Que si, que si! Je suis toujours
malin, et bien plus qu'avant, car j'ai frotté et limé ma cervelle
contre celle des grands singes de notre zoo national. Dieu sait
s'ils sont forts!... Mon souci désormais c'est de pratiquer le
partenariat avec les meilleures banques suisses, américaines ou
canadiennes, au bord du lac Léman, de l'Hudson, ou du Saint-Laurent.
Que c'est beau là-bas, derrière les Alpes! Quelle est belle la
région des lacs! C'est là-bas que j'aurais dû naître; mais je
n'en ai pas eu le loisir. Avisé que je suis maintenant, j'ai décidé
d'y aller finir mes jours. Les enfants m'ont ouvert la voie; ils
m'attendent... Oh, si vous pouviez les entendre parler anglais!
A peine se souviennent-ils de quelques mots de notre pauvre dârija;
quant à la fosseha, ils ne veulent pas en entendre parler, depuis
que l'un de leur profs les en a dégouttés à force de remontrances
et de sermons. Mais reconnais, mon ami, que j'ai néanmoins beaucoup
fait pour la langue de notre livre sacré quand j'ai eu la charge
du Ministère de l'Instruction Populaire: les résultats tu les
connais. Je m'en irai un jour, la conscience tranquille. Il y
aura toujours suffisamment de petits mouhouchs pour peupler le
Maroc. Faute d'avoir été favorisés par le sort et l'intelligence
(avec Satan), ils finiront par comprendre qu'ils se trompaient
lourdement. Comment aurais-je pu contribuer à leur procurer justice,
considération, dignité, démocratie, et richesse à la fois?! C'est
à grande peine que je me suis assuré de moi-même tout juste l'aisance,
que tu vois en sacrifiant le reste sans regret. Je ne suis pas
champion de pentathlon, que je sache! J'ai pourtant une sentence
à asséner à tous les mouhouchs, demeurés et éternels demeurants
de ce pays: Chaque peuple, dirai-je, se donne des dirigeants à
son image; la démocratie se mérite; elle se conquiert par les
armes de l'esprit... Moi, je suis venu d'ailleurs, à dos d'âne.
Bientôt j'irai ailleurs, en carrosse volant. C'est de bonne guerre.
Merci de m'avoir honoré et longtemps compté parmi les vôtres.
Je vous recommanderai aux investisseurs canadiens. Adieu, car
je ne vous verrai pas le jour du grand départ.
Revue
Tifawt N°: 9
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