|
|
|
| Les origines préhistoriques et paléoberbères
des Touaregs à travers l'art rupestre saharien |
| |
Par Malika Hachide (Historienne) |
|
Pour
remonter aux origines préhistoriques et paléoberbères
du peuple touareg, les spécialistes font appel à
deux grandes catégories de sources: celle de l'archéologie
et celle de l'histoire de l'Antiquité. Les sources archéologiques
sont la paléo-anthropologie (l'étude des restes
osseux11es monuments funéraires et l'art rupestre. Les
sources historiques disposent de l'iconographie égyptienne
et des témoignages des auteurs gréco-Iatins. Les
architectures funéraires sahariennes se comptent par
milliers] mais malgré l'excellente étude réalisée
sur celles du Sahara méridional (Niger) (F.Paris) et
secondairement celles du Tassili des Ajjer celles-ci n'ont pas
encore livré tout leur potentiel de connaissances, notamment
sur le type anthropologique physique des anciens Berbères
qui y ont été inhumés. Les sources paléo-anthropologiques
ne sont certes pas négligeables dans la région
du Maghreb où des nécropoles ont livré
quelques centaines de squelettes entiers de Mechtoïdes
(Hommes des sites éponymes de Mechta-Afalou, en Algérie)
et de Pro méditerranéens Capsiens (Hommes du site
éponyme de Gafsa, en Tunisie). Mais, au Sahara où
les collections sont plus réduites, éparses ou
en attente d'analyses, iI est encore difficile d'avoir une vision
claire des ancêtres possibles quoique nous sachions déjà
que, là aussi, le peuplement des temps préhistoriques
se partageait entre Mechtoïdes et Protoméditerranéens.
Au Sahara central, dans les régions où le peuplement
Touareg s'établira (Adrar des Ifoghas, Ahaggar Tassili
des Ajjer, Tadrart Acacus et Tadrart méridionale, Air)
la reconstitution de ce long cheminement historique et l'approche
des lointains ancêtres des Touaregs doivent presque tout
à l'archéologie, notamment l'art rupestre. Sans
cet art, nous ne saurions que peu de choses sur les Premiers
Berbères, sur leur apparence physique et leur vie quotidienne,
leurs sociétés ou leur culture matérielle.
Avec l'Antiquité, les témoignages écrits
des auteurs gréco-Iatins (Hérodote, Strabon, Pline,
Procope, Corippe ...), ainsi que des éléments
historiques émanant du Proche-Orient, du monde égéen,
des empires carthaginois et romains, mais aussi de l'iconographie
de l'Egypte prédynastique et pharaonique vont apporter,
à leur tour, une somme de connaissances; celles-ci, souvent
recoupent les données archéologiques. Au Sahara
central, les premiers Berbères apparaissent dès
le Néolithique, la dernière et la plus brillante
des civilisations du Sahara. On les appelle "les Protoberbères
bovidiens" et leurs premières traces se manifestent
vers 7000 ans environ. Ils vont évoluer en populations
que l'on désigne sous le nom de "Paléoberbères",
ces Libyens et Garamantesde l'Antiquité. Ils correspondent,
dans le temps au début de l'Antiquité. D'autres
vagues de migrations berbères se succèderont durant
la périOde médiévale et moderne, notamment
les grandes tribus chamelières Sanhadja qui fuient les
conquêtes musulmanes pour s'établir au Sahara.
Elles vont se sédimenter à la souche préhistorique
et antique pour constituer la trame du monde touareg tel que
nous le connaissons aujourd'hui. Ce cheminement historique millénaire
résistera à toutes les adversités dont
la plus éprouvante fut celle de survivre à l'âpreté
du désert où le choix de rester libre guida ces
nomades irréductibles.
C'est dans un Sahara
encore vert, un foyer innovateur de la pensée et des
techniques, que les Protoberbères bovidiens apparaissent,
bénéficiant des derniers millénaires humides
qui verdissent encore cette vaste région. Les plus anciens
témoignages de la Berbérité sont donc des
images, des fresques peintes et gravées datant des derniers
millénaires de la préhistoire. La paléoclimatologie,
les sites archéologiques et la faune sauvage reproduite
par les peintures et les gravures montrent que le Sahara des
Protoberbères se partageait entre la savane et la brousse,
un paysage sur lequel régnait un climat de type sub-tropical,
qui va, néanmoins, assez vite s'assécher: L'art
rupestre et les ossements animaux découverts en fouille
permettent de reconstituer toute une faune sauvage : éléphants,
girafes, autruches, antilopes oryx et gazelles. Si le fleuve
du Tafessasset avait gardé ses eaux, le désert
n'aurait pas investi le Sahara : il serait devenu le Nil des
Protoberbères dont le destin aurait été
différent de celui d'avoir à lutter sans relâche
pour la survie. Ils sont les riches héritiers de ce prodigieux
progrès humain que fut la civilisation néolithique
du Sahara, une des plus anciennes du monde, aussi ancienne et
innovatrice que celle du fameux croissant fertile au Moyen-
Orient. Quand, il y a 7 000 ans, les aristocrates protoberbères
habillés de leurs beaux atours occupaient le Sahara,
le nord de l'Europe découvrait à peine la poterie
et l'Egypte n'était ni le territoire unifié, ni
le pôle fondateur qu'elle deviendra deux milles ans plus
tard. Comparés aux autres grandes ethnies de ce Sahara
préhistorique, ces Protoberbères dénotent,
car ils ne donnent pas l'impression de simples communautés
de pasteurs-chasseurs, mais d'une véritable société
construite autour d'usages, de conventions et de valeurs visiblement
élaborés. Dans leur art, les signes extérieurs
de l'abondance ne peuvent tromper: C'est un peuple civilisé
comme le manifeste le soin apporté à la coiffure,
au vêtement et à la parure, l'élégance
de la pose et du geste, la qualité des relations humaines
dominées par un haut niveau de convivialité où
les scènes de palabres prennent l'allure de cérémonies
de cour: On peut considérer leurs peintures comme l'un
des points culminants de l'art rupestre saharien. Enfin, ces
images préfigurent le statut privilégié
de la femme touarègue. La société protoberbère
était déjà constituée de plusieurs
groupes se différenciant par la manière de se
coiffer de s'habiller et se peindre le corps et peut-être
même de parler le berbère avec chacun ses particularismes.
Elle se différenciait également par des traditions
funéraires diversifiées, chaque groupe ayant son
type de sépulture et de monument cultuel.
L'art préhistorique de cette Berbérité
naissante révèle déjà une des caractéristiques
de cette ethnie: une inclination à la valeur guerrière
et à la noblesse, étroitement liées au
prestige social. On peut imaginer sans beaucoup se tromper que
ce peuple était déjà porté par une
valeur fondamentale: le code de I'honneur: C'est avec les Protoberbères
que va se mettre en place l'appareil social et idéologique
qui génèrera la civilisation paIéo-berbère
puis la civilisation touarègue comme en témoignent
les thèmes privilégiés de leurs fresques
et le gigantisme de leurs monuments funéraires. Les Protoberbères
bovidiens sont essentiellement des pasteurs qui élèvent
des breufs (d'où leur nom), des chèvres et des
moutons. Ils excellaient à la chasse. Seminomades, leurs
habitats étaient diversifiés : courtes haltes
quotidiennes autour d'un foyer, vastes abris-sous-roche réoccupés
à chaque saison, campements de plein air avec des cases
pour un plus long séjour. Ils confectionnaient des nattes
qu'ils utilisaient comme velum de leurs cases de forme circulaire.
Des peintures rupestres représentent des femmes protoberbères
mettant en place ces cases exactement avec les mêmes matériaux
et les mêmes gestes que les femmes touarègues d'aujourd'hui.
La cueillette était un important appoint dans leur alimentation,
notamment celles des graminées sauvages dont ils faisaient
une abondante consommation. Disposant de vastes champs de graminées
faciles à cueillir ces hommes bien que connaissant l'agriculture,
ne semblent guère y avoir eu recours, car les traces
de ces activités sont très ténues dans
les fouilles archéologiques (pollens, graines).
Le quotidien de
ces Protoberbères n'était pas fait que de corvées:
ils avaient leurs loisirs, leurs jeux; il pratiquaient des cérémonies
et des rituels que l'on retrouve, pour certain d'entre eux et
de manière identique, dans les Touarègues.
Les Protoberbères
ont un art très dynamique et libre : l'agitation des
campements, les compositions très animées de rencontres
et de palabres, de chasses très mouvementées,
de divertissements, danses et jeux acrobatiques, les scènes
d'échange de plumes -un geste d'hospitalité et
de courtoisie, ou une sorte de reconnaissance de statut- les
réunions animées de palabres et de discussions,
le défilé des troupeaux sous la houlette du berger...
Tout est toujours et partout en mouvement.
Les femmes protoberbères ont des formes opulentes et
sont très élégantes. On les voit installer
le campement, recevoir les hôtes d'importance et leur
proposer de se désaltérer; elles ont la responsabilité
du troupeau et de la traite et elles participent à la
chasse. Elles sont le plus souvent vêtues d'une robe,
avec, parfois, dessous, un pantalon; sur cette robe, elles portent
une peau de bête nouée autour de la taille. Cette
peau prendra une importance majeure avec les Paléoberbères
de j'Antiquité. Hérodote, historien grec qui écrit
au Ve siècle avant j.-C., nous apprend que les Grecs
ont emprunté aux femmes libyennes la peau de chèvre,
sans poils et teinte en rouge, et qu'ils en ont fait l'égide
de la déesse Athéna. Cette égide annonce
un autre vêtement, ce pan de tissu que les femmes de certains
groupes berbères nouent, aujourd'hui encore, autour de
la taille et que l'on appelle "fotta" chez les kabyles
(Algérie). La linguistique confirme que la racine berbère
RYD " chevreau " est peut-être à l'origine
du mot grec " égide " (aigis, aigidos], "peau
de chèvre", attribut de la déesse Athéna
(S.Chaker).
Les hommes protoberbères
sont fins et élancés. Ils vont souvent torse nu,
une jupe pagne touchant aux genoux, parfois fendue sur le devant.
Ils portent aussi une peau de bête autour des reins, ou
attachée plus haut, au niveau des épaules, comme
une cape. Ces capes manteaux ont parfois un capuchon et on pense,
immédiatement, au "burnous" de nos Berbères
montagnards. C'est exactement ce vêtement, confectionné
dans du cuir, que portaient, il n'y a pas longtemps encore,
les Touaregs de L'Air: II existe des habits bien plus riches
et élaborés, avec foison de volants, festons,
effilochures, passementeries, d'accessoires divers accrochés
ça et là, une richesse vestimentaire qui est celle
des tenues d'apparat. Les hommes et les femmes portaient des
toques garnies de plumes quand celles-ci n'étaient pas
fixées dans les cheveux.
C'est avec les Protoberbères
qu'apparaît pour la première fois un trait culturel
fondamental que nous n'hésitons pas à considérer
comme le plus ancien témoignage de l'identité
ethno-culturelIe berbère au Sahara, un trait que les
Touaregs ont conservé. Il s'agit du port du double baudrier:
il s'agit de deux cordons croisés sur la poitrine, puis
attachés autour de la taille. Chez les Touaregs, on les
nomme les elmejdûden (en tamâhaq) : le baudrier
croisé symbolise l'action et la valeur guerrière
et était appelé "cordon de noblesse"
par les explorateurs et militaires européens du XIXe
siècle.
C'est avec les descendants
des Protoberbères bovidiens, les Paléoberbères
Libyens, que le baudrier prend toute sa signification guerrière.
Sa figuration dans les peintures égyptiennes tend à
montrer qu'il pouvait avoir une signification encore plus importante:
porté par les hommes, les femmes et même les enfants,
il pouvait être considéré comme une sorte
de" nous" collectif exprimant une véritable
identité ethnique. Chez les Protoberbères, ce
baudrier entre dans la composition de scènes reproduisant
un rituel lié au combat et à la chasse. Avec les
Touaregs, le baudrier croisé entre également dans
l'initiation des adolescents au combat comme le révèle
la fête de la Sebiba de Djanet (Algérie). Ce sceau
identitaire de la Berbérité, comme l'égide
d'Athéna empruntée par les Grecs, auront donc
traversé près de 7000 ans !
Les peintures protoberbères
représentent généralement une classe sociale
au statut social privilégié; les caractéristiques
de ce statut sont aisément identifiables: il s'agit des
peintures et des tatouages corporels, des plumes dans les cheveux,
du baudrier croisé, du bandeau frontal, du bâton
de jet que les personnages tiennent à la main, arme de
la bravoure et l'emblème de l'autorité. Ces individus
sont représentés systématiquement associés
à un mouton dans des scènes où les qualités
physiques, compétitives et guerrières sont mises
en relief; on y voit d'autres armes comme le javelot, l'arc
et plus rarement un petit bouclier. Tous ces éléments
culturels constituent des instruments de valorisation participant
à la reproduction des élites sociales.
La pratique du tatouage
et de la peinture corporelle chez les Paléoberbères
de l'Antiquité représentait le signe extérieur
de l'autorité et de la noblesse. Elle était déjà
largement en usage chez les Protoberbères dont le corps
est fastueusement peint, jusqu'au visage. On voit apparaître
dans cette parure corporelle, ainsi que le décor des
vêtements, de nombreux motifs géométriques:
ils annoncent les signes et symboles caractéristiques
de l'art berbère. Dès l'extrême fin du VIle
millénaire BP. et le VIe millénaire BP., les souverains
et dignitaires protoberbères se font enterrer dans de
prestigieuses sépultures. Il s'agit d'une architecture
de tombes et de sanctuaires monumentaux construits en pierres
sèches. Au Sahara méridional (Niger) où
des fouilles systématiques ont été entreprises,
si on a découvert de nombreux squelettes, le mobilier
funéraire reste rare, les poteries exceptées.
Dans l'état actuel de nos connaissances, l'art rupestre
reste donc l'unique document qui se prête à la
reconstitution de la culture matérielle des Protoberbères
bovidiens (ainsi que des Paléoberbères d'ailleurs).
Ces sépultures monumentales sont l'expression d'une idéologie
du pouvoir et le reflet d'une hiérarchie sociale au sommet
de laquelle régnaient les membres de lignages dominants.
La grande variété typologique des architectures
funéraires et leur régionalisation reflètent
la structure du peuplement protoberbère puis paléoberbère,
chaque groupe faisant usage d'un type de tombe précis,
parfois pour marquer son territoire. Cette régionalisation
révèle donc l'existence de véritables tribus
et confédérations, dont les particularismes n'effaçaient
pas les traditions communes. C'est ainsi que seront organisées,
plus tard, les sociétés touarègues. L'orientation
systématique de ces monuments funéraires vers
l'Est correspond à un culte des astres sur lequel nous
reviendrons.
|
| Des Protoberbères aux
Paléoberbères |
Aux Protoberbères
bovidiens de la préhistoire et du Néolithique
succèdent les Paléoberbères de l'Antiquité;
on les appelle Libyens. Ils possèdent des chevaux et
des chars, des armes et autres objets en métal et inventeront
une écriture. Ils sont révélés par
l'art rupestre saharien et l'iconographie égyptienne
vers la fin du IVe millénaire avant j.-C. Au cours de
l'Antiquité, les Grecs faisaient la distinction, en Afrique,
entre les peuples indigènes, les Libyens et les Ethiopiens,
et les peuples étrangers, c'est-à-dire les Phéniciens
et eux-mêmes. Etre Libyen signifiait donc être africain
et blanc, mais non égyptien. Les Libyens orientaux, qui
vivaient dans les régions situées depuis le Delta
du Nil jusqu'à la Marmarique et dans tout le Désert
Libyque, étaient organisés en tribus et en grandes
confédérations, chacune ayant un nom. Parmi les
plus importantes se trouvait celle des Rebou ou Lebou, qui est
très tôt mentionnée par les chroniques égyptiennes
par les consonnes" R B W ". Le terme est repris par
les Grecs qui en firent usage pour désigner le continent
africain [comme le monde le connaissait à l'époque);
le premier ethnonyme des Berbères, "Libyens"
fut donc celui de l'Afrique, "Libye".
Les Paléoberbères
du Sahara que nous appelons donc les "Libyens sahariens"
sont les cousins et voisins des Libyens orientaux; ils sont
contemporains des premières civilisations historiques
de la Méditerranée comme l'Egypte, Mycènes,
Crète, Carthage, Grèce et Rome, Byzance pour ne
citer que les plus proches. Ces Libyens ont le plus souvent
été présentés comme des peuples
passifs hors du champ de l'histoire, sauvés de l'oubli
par les témoignages écrits des autres, alors qu'ils
ont contribué à écrire celle-ci en Méditerranée.
Dès la préhistoire, les Libyens orientaux et les
Egyptiens furent en contact à travers le fracas des armes
et des batailles (Prédynastique, fin du IVe millénaire
avant j-C.). Ces audacieux voisins des pharaons comptaient quatre
grands groupes: les Temehou, dans le désert, le long
de la rive occidentale du Nil, les Rebou ou Lebou, les Tehenou
et les Meshwesh, sur les côtes de la Méditerranée,
depuis le Delta du Nil jusqu'à la Marmarique, la Tripolitaine
et la Cyrénalque. On sait que des groupes libyens vivaient
dans le Delta, le long du Nil et dans les oasis du Désert
Libyque i ils contribuèrent ainsi au peuplement de l'ancienne
Egypte. Les grandes tribus et confédérations libyennes,
seules ou alliées aux Peuples de la Mer, s'attaquèrent
plus d'une fois aux pharaons, constituant un danger permanent
sur la frontière occidentale de cet empire.
|
| Tribulations
d'une ethnie |
C'est au Nouvel
Empire (notamment de 1307 à 1070 avant j.- C.), que la
menace des Libyens orientaux fut la plus grande: alliés
aux Peuples de la Mer venus de Lycie, d'Etrurie, de Sicile,
de Sardaigne, d'Asie Mineure (sous la poussée d'invasions
indo-européennes dans les Balkans qui les fait aboutir
aux côtes africaines et débarquer en Marmarique,
en transitant par la Crète), ils vont faire trembler
la puissante Egypte des pharaons. Au cours du règne de
Mineptah (1224-1214 avant j.C), l'Egypte doit faire face à
une formidable coalition des Peuples de la Mer et des Libyens
orientaux avec les tribus des Lebou, des Temehou, des Meshwesh
et des Kehaka. C'est un chef libyen, Meghiey, fils de Ded, roi
des Lebou, qui commande les coalisés dont le nombre s'élève
à 20 ou 25 000 guerriers. Que ce soit Meghiey qui fut
choisi pour diriger cette impressionnante coalition prouve la
puissance de ces Libyens, leur capacité à s'organiser
et à s'attaquer à l'un, sinon le plus grand empire
de la Méditerranée antique. Le fait que les attaquants
libyens soient de véritables immigrants, des tribus entières
d'hommes, de femmes et d'enfants, transportant avec eux tous
leurs biens, montre qu'ils fuyaient l'aridité de leur
pays pour l'abondance de la vallée du Nil. L'iconographie
égyptienne a abondamment représenté les
Libyens orientaux, notamment leurs rois. Ces souverains sont
vêtus de la tunique royale nouée sur l'une des
deux épaules. La cape des Libyens représentés
sur les rochers du Sahara (Tassili des Ajjer; Ahaggar, Tadrart
Acacus et méridionale) est identique à la tunique
des Libyens orientaux des fresques égyptiennes. Comme
eux, d'ailleurs, ils portent le baudrier croisé et les
plumes dans les cheveux. Libyens sahariens et Libyens orientaux
faisaient partie de la même grande famille des Libyens
de l'Est [occupant les territoires de la Libye, la Tunisie et
la région occidentale de l'Egypte actuelles1 eux-mêmes
cousins des Libyens occidentaux [habitant les régions
de l'Algérie et du Maroc actuels).
Le contexte socioculturel
des Paléoberbères offre de nombreuses similitudes
avec les Touaregs d'aujourd'hui, à tel point que nous
ne pouvons qu'admettre que leurs lointains ancêtres -les
Protoberbères bovidiens du Néolithique, puis les
Libyens sahariens des débuts de I'Antiquité- constituent
assurément la souche la plus ancienne du peuplement touareg.
Les souverains des Libyens orientaux portent sur la tempe la"
tresse berbère ", une coiffure caractéristique
que les explorateurs européens, abordant le pays touareg
au XIXe siècle, ne manqueront pas de signaler [par exemple
Heinrich Barth en 1851 chez les Touaregs de l'Air, au Niger).

D'autres fois, ils
portent sur la poitrine le fameux baudrier croisé ainsi
qu'un collier à pendeloque. Comme les Protoberbères,
leur corps est orné de nombreux tatouages. Ces tatouages
et les capes décorées des Libyens orientaux reproduisent
les motifs caractéristiques de l'art géométrique
berbère, comme le triangle, le losange, la ligne brisée
ou la croix. Parmi ces tatouages, on identifie le symbole de
la déesse Nit ou Neith. Tatouages et plumes sont réservés
aux représentants de l'échelle sociale la plus
élevée, comme le chef de la tribu des Rebou qui,
figuré avec ses guerriers, est le seul de son groupe
à être tatoué et à porter deux plumes,
symbole du plus haut niveau de chefferie. Ces souverains ont
le front ceint d'un bandeau frontal comme, plus tard les rois
numides figurés sur les monnaies. Ils portent des bracelets
aux avant-bras à l'instar de leurs descendants touaregs.
Dans l'art égyptien, les souverains libyens ont les yeux
foncés ou bleus, une courte barbe et portent des anneaux
aux oreilles. Le chef de la tribu avait un pouvoir héréditaire.
Chez les Alitemnii, on choisissait comme chef le plus rapide,
et, pour l'assister le plus juste. On alliait ainsi force et
jeunesse à l'expérience et la sagesse. Celui-ci
était assisté d'un conseil. La société
semble avoir été structurée selon des valeurs
aristocratiques où le roi, qui deviendra un ancêtre
héroïsé, constitue la valeur suprême.
La période paléoberbère de l'art rupestre
saharien qui correspond à l'Antiquité est constituée
de deux phases. La première, la plus courte, est celle
des Libyens sahariens; la seconde n'est qu'un simple continuum
des caractéristiques socioculturelles de la première,
avec toutefois des éléments nouveaux d'une importance
capitale: l'apparition des métaux et des premiers signes
d'écriture. Parmi les peuples paléoberbères,
l'entité saharienne la plus puissante, avec celle des
Gétules, sur laquelle nous avons le plus de renseignements
historiques, est celle des Garamantes. Tacite [historien latin,
Ier-Ile siècles de notre ère) disait de ce peuple
qu'il constituait" une nation indomptée ".
Seul état organisé de l'Afrique intérieure
au sud des possessions carthaginoises et romaines, les Garamantes
représentaient une entité régionale considérée
comme un véritable royaume dans la littérature
gréco-romaine, un centre de pouvoir à la fois
politique, économique et religieux. Nous avons donc choisi
ce nom, en guise de terme générique, pour désigner
les hommes et les femmes de la seconde phase de la période
paléoberbère de l'art rupestre saharien, descendants
directs des Libyens sahariens.
Dans l'art rupestre,
les personnages garamantiques portent une tunique en cuir, tombant
à mi-cuisse et serrée à la taille qui leur
donne une allure de diaboloj c'est la raison pour laquelle les
spécialistes les ont aussi appelés" les bitriangulaires
"o Comme le baudrier croisé, cette tunique en cuir
a eu une longévité historique remarquable: ce
vêtement en cuir souple s'est conservé jusque chez
les Touaregs, chez les Isseqqamaren de l'Ahaggar par exemple,
et l'on peut en voir un bel exemplaire exposé au musée
du Bardo à Alger.
|
| Guerre,
luxe et aristocratie |
Hérodote
nous présente le Sahara comme un désert infernal
inhabité et si on devait s'en tenir à l'histoire,
sans les peintures et les gravures rupestres d'une part, et
les monuments funéraires d'autre part, les Libyens sahariens
n'auraient jamais existé. Ces sahariens, comme leurs
prédécesseurs, se présentent comme une
aristocratie guerrière. Le signe de leur autorité
était le bâton de commandement qui avait valeur
de sceptre. Dans les années 1930, les chefs touaregs
tenaient encore cet emblème à la main, appelé
" talak " en " Tamâhaq " .
Un des thèmes les plus
caractéristiques de l'art paléoberbère
est celui que nous avons individualisé comme"
la danse des bâtons" : deux ou plusieurs hommes
se font face et croisent leurs bâtons comme s'ils sautaient
ou dansaient. Ce genre de scène évoque une danse
bien connue des Libyens orientaux, plus exactement les Temehou
chez lesquels il s'agissait d'une danse guerrière [peut-être
même des préparatifs de guerre); les Temehou
dansaient en entrechoquant leurs bâtons de jet! Encore
une fois, la danse des bâtons est encore pratiquée
par les Touaregs. Les Touaregs portent un poignard attaché
à l'avant-bras: le type de fixation de cette arme est
déjà représenté chez les Libyens
sahariens, il y a près de 1 500 ans avant J-C. Pourtant,
cette façon d'attacher son poignard n'est signalée
qu'au Vie siècle de notre ère par Corripe. Les
Libyens sahariens portaient, attachés en bandoulière,
des poignards similaires aux dagues métalliques de
leurs cousins, les Libyens orientaux. Ce port est identique
à celui qui avait cours chez les peuples de la Méditerranée
orientale : c'est ainsi que les fantassins grecs de l'armée
de Pharaon ou les guerriers Poulastii, un groupe des Peuples
de la Mer portaient la grande épée, dite"
mycénienne ".
Parfois, les Libyens sahariens
ont de véritables casques évoquant aussi le
casque mycénien. Ces éléments montrent
que les Libyens au centre du Sahara ne vivaient pas isolés
et qu'ils avaient connaissance des peuples et des cultures
de la Méditerranée orientale. Les Libyens sahariens
n'ont ni l'allure de chasseurs ni celle de pasteurs, mais
celle de personnages princiers. Ils sont d'une élégance
et d'un raffinement de cour royale. Les listes de butins soigneusement
consignées par les scribes égyptiens laissent
deviner un luxe et un train de vie surprenants. Ce n'était
pas de frustres nomades: hommes et femmes appréciaient
les belles toilettes, buvaient et mangeaient dans de la vaisselle
de bronze.
La femme libyenne a une position
sociale et politique semblable à celle de l'homme.
Elle porte le baudrier croisé et fixe des plumes dans
ses cheveux i elle tient le bâton de commande- ment
à la main et peut-être armée d'un javelot
et d'un bouclier. Les auteurs grecs et latins ont écrit
qu'elle dirigeait des chevaux et des chars et qu'elle combattait
aux côtés des hommes: c'est ce que confirment
les peintures rupestres. Son rôle guerrier n'est donc
plus à démontrer: Si on devait s'en tenir à
nos traditions, le statut de nos ancêtres femmes, rend
injuste celui qui nous est aujourd'hui imposé.
|
| Des
chevaux et des hommes |
Le
statut guerrier de ces personnages est également mis
en valeur par l'apparition du cheval et du char. En effet, les
Paléoberbères vont faire une acquisition de taille:
celle du char et du cheval, deux éléments qui
vont devenir l'instrument idéal de leur suprématie.
Les Paléoberbères étaient les plus redoutables
cavaliers et conducteurs de chars quel' Antiquité ait
connus. Ils montaient à cru, une monte unique en Méditerranée
qui faisait l'étonnement de tous les auteurs gréco-Iatins
qui n'ont pas manqué de souligner leurs talents équestres.
Ils étaient sollicités sur les champs de bataille
de la Méditerranée où, souvent, c'est grâce
à leur adresse et leur bravoure que des victoires étaient
remportées par les Carthaginois, les Perses ou les Romains.
Le char était un véhicule pour la chasse, la course,
et surtout la guerre ; il était aussi un objet de parade
et de prestige, prérogative des chefs, des guerriers
et des dignitaires. Le système d'attelage du char à
une barre de traction, placée sous le cou du ou des chevaux,
a été inventé par les Libyens sahariens.
Ce n'était pas un mode de traction mais un procédé
de dressage. On considère que les Paléoberbères
ont mis au point le plus vieux " manuel de dressage et
de ménage " O.Spruytte]. Hérodote écrit
que ce sont les Libyens qui ont appris aux Grecs à atteler
à quatre chevaux. Ils ont également inventé
une roue inconnue de l'Antiquité, une roue qui pouvait
se monter et se démonter sans aucun outillage; le nombre
élevé de rais, huit par exemple, avait un effet
ralentisseur sur un côté du char, ceci dans Je
dessein de contenir un cheval trop rapide lors du dressage.
En inventant l'attelage par barre de traction et une roue d'une
minutieuse industrie, les Paléoberbères du Sahara
ont non seulement démontré leurs capacités
technologiques, mais ils ont aussi apporté leur contribution
à l'évolution technologique de la civilisation
méditerranéenne en mettant au point " une
méthode de dressage absolument originale et jusqu'ici
insoupçonnée" O.Spruytte).Associée
à l'usage de timons multiples, cette méthode permettait
de dresser des chevaux à l'attelage en huit jours comme
l'a montré l'expérimentation archéologique
réalisée par l'équipe de Jean Spruytte,
spécialiste du cheval dont les travaux sur la tradition
équestre nord-africaine ont précieusement éclairé
les archéologues. Les Libyens orientaux et sahariens,
loin de vivre
en marge des grands évènements historiques de
l'Antiquité ont incontestablement participé au
grand mouvement de la charrerie méditerranéenne.
Si, dès le milieu du Ille millénaire avant J-C,
les Libyens sahariens possédaient des poignards et des
dagues importés de la façade méditerranéenne
(auprès des Egyptiens, des Mycéniens ou des Asiatiques11eurs
successeurs, les personnages garamantiques fabriqueront eux-mêmes
leurs armes métalliques à partir de minerais et
d'un savoir métallurgiste locaux. La métallurgie
du cuivre (et dès lors du bronze) au Sahara méridional
remonte au IXe siècle (Niger) et Ville siècle
(Mauritanie) avant j-C Puis, les Paléoberbères
du Sahara inventent la métallurgie du fer en même
temps que l'Egypte ou la Mésopotamie, il y a environ
3000 ans (massif du Termit, Niger). Il a donc existé
au Sahara un véritable foyer autochtone africain d'invention
métallurgique.
Un habitat paléoberbère, le site d'lwelen
(Aïr Niger), a livré des pointes de lance en cuivre.
Il a été daté entre 830 plus ou moins
40 BC et 195 plus ou moins 50 BC en âge 14C calibré.
Les précieuses datations du site d'lwelen permettent
d'établir une chronologie de la période paléoberbère.
Les pointes métalliques d'lwelen sont identiques à
celles qui ont été gravées sur des rochers
du même site et qui sont associées à des
gravures de chars schématiques. Sachant que les chars
peints au galop volant remontent à environ 1500 avant
J-C et que ceux du site d'lwelen sont des chars schématiques
qui leur sont postérieurs, sachant que ces derniers
sont associés à un habitat daté du 1er
millénaire avant J-C, c'est donc après 1500
avant J-C et avant 1000 avant J-C que les Paléoberbères
sahariens aient découvert les métaux; c'est
alors que les Libyens sahariens deviennent dans l'art rupestre
les personnages garamantiques bitrangulaires brandissant des
javelots à armature métallique (M.Hachid). On
sait que les Touaregs sont le seul groupe berbère à
avoir conservé l'usage de l'écriture. Leurs
ancêtres, les Paléoberbères nous ont légué
des milliers d'inscriptions sur les rochers du Sahara, des
inscriptions de l'écriture libyque qui donnera le tifinagh
(pluriel de" tafinek ") allant de l'Antiquité
jusqu'aux temps présents. Le libyque appartient à
la grande famille de langue dite"afro-asiatique ou afra-sienne"
(anciennement appelée chamito-sémitique) à
laquelle se rattachent des langues comme l'égyptien
ancien ou le sémitique. Il recouvrait différents
alphabets ayant des caractéristiques communes, mais
dont l'expansion dans l'espace et le temps, a abouti à
la diversification d'une partie des signes et de leur valeur
Les alphabets en usage dans les régions sahariennes,
territoires des Gétules et des Garamantes, sont malheureusement
les plus mal connus et les plus mal situés dans la
chronologie.
|
| Des
signes et des lettres |
On savait néanmoins,
par l'inscription gravée d'Azzib n'lkkis (Yagour Haut
Atlas, Maroc) que cette écriture datait au moins des
V I Ie Ve siècles avant notre ère et par le mausolée
funéraire dit de " lIn Hinan " (AhaggaljAlgérie)
que les tifinagh récents peuvent remonter au Ve siècle
de notre ère. C'est chez les Paléoberbères
sahariens que l'on trouve les plus anciennes inscriptions libyques
(M.Hachid)j elles apparaissent plus précisément
dans la seconde séquence de l'art paléoberbère
saharien, celle des personnages gara mantiques, dans un contexte
caballin. Comme les Garamantes bitriangulaires, elles sont donc
apparues après 1500 ans avant J.C et avant 1000 ans avant
j-C, c'est-à-dire dans la seconde moitié du second
millénaire avant j-C. L'alphabet phénicien a vu
le jour entre 1300 et 1200 avant j-C : c'est exactement la période
à laquelle le libyque apparaît sur les rochers
du Sahara, par conséquent, la contemporanéité
de ces deux écritures ne permet pas d'envisager que le
libyque soit issu du phénicien et encore moins du punique.
Toutefois, des échanges ne sont pas impossibles.
D'autres éléments d'ordre archéologiques
et historiques montrent que l'écriture libyque pourrait
avoir une origine autochtone et une genèse locale. C'est
ce qu'indique le fait que les plus anciennes inscriptions se
localisent au Sahara central, bien loin des domaines phénicien
et carthaginois et des zones d'influence punique. Un autre indice
est celui de l'art géométrique berbère
sur lequel nous allons revenir plus amplement. Les tifinagh
anciens apparaissent avant l'arrivée du dromadaire au
Sahara, mais on ne sait pas avec exactitude quand cet animal
a atteint le désert.
Toutefois, le dromadaire est tout à fait repérable,
par les témoignages historiques, dans le dernier siècle
avant notre ère avant d'abonder dans la partie orientale
de l'Afrique romaine dès les premiers siècles
de notre ère. Les tifinagh anciens ne peuvent donc qu'être
apparus au cours du dernier millénaire avant J-C, avant
le dernier siècle (au moins). Ainsi, les tifinagh anciens
ont au moins six siècles d'âge et les écritures
libyques ont pu durer plus de 1000 ans. Nous avons déjà
évoqué l'apparition de signes géométriques
d'une grande diversité qui a pu donner naissance à
une graphie locale. Les plus anciennes manifestations de ces
motifs apparaissent avec les Capsiens du Maghreb (décor
des objets utilitaires, art rupestre et mobilier), il y a environ
10000 ans. On les retrouve chez les Protoberbères bovidiens
du Sahara Central, il y a 7000 ans (peintures corporelles et
tatouages, décor des vêtements). Ils se multiplient
avec les Libyens orientaux et sahariens, il y a 3500 ans. Dans
tous ces groupes humains, constituant les premières étapes
du peuplement berbère, du Maghreb au Sahara, on retrouve
ce vieux stock de signes divers : c'est dans ce creuset iconographique,
datant de la plus lointaine préhistoire, que des éléments
ont pu se prêter progressivement à la mise en
place d'un langage idéographique primaire
(M. Hachid). Ce n'est qu'avec les Paléoberbères
Garamantes que ce système s'est orienté vers
une forme scripturaire pour donner les premiers caractères
d'écriture, dans la seconde moitié du second
millénaire avant J-C. Les Paléoberbères,
et peut-être déjà les Protoberbères
bovidiens du Sahara et les Protoméditerranéens
du Maghreb ont donc possédé des symboles ayant
valeur de véritables idéogrammes, une graphie
naissante porteuse de sens et issue de leur art géométrique.
Assurément, ils ont dû l'améliorer au
contact d'autres systèmes d'écriture et alphabets
de la Méditerranée orientale. L'art géométrique
berbère, qui pourrait avoir inspiré la genèse
de la graphie libyque, se conservera jusqu'à nos jours
dans les arts populaires (tissage, tatouage, peintures murales,
sculpture sur bois, décor de bijoux, poterie. ..).
L'ascension de l'élite protoberbère se continue
avec l'élite aristocrate paléoberbère
et se traduit dans les mentalités par une sorte d'exaltation
de l'aristocratie et de la noblesse guerrière. Cette
société était une société
de chevalerie, de courtoisie où la musique et l'importance
des sentiments décrivent une civilisation de raffinement.
Certaines scènes de rapprochement sentimental entre
couple préfigurent une tradition socioculturelle propre
au monde touareg, celle de l'ahal, une soirée de divertissement
qui se tenait au campement et rassemblait les adolescents.
Ces jeunes gens y faisaient de la poésie, de l'esprit,
de la musique et se choisissaient. Comme chez les Protoberbères,
la société était mixte et la femme omniprésente.
La femme touarègue héritera d'une grande partie
de droits de ces prestigieuses ancêtres, droits qui
lui sont progressivement ôtés par d'autres législations.
Les Paléoberbères élevaient des bœufs,
des ânes, des chèvres et des moutons; ils chassaient
une faune relictuelle de girafes, rhinocéros, éléphants,
une faune qui montre que le désert n'a pas encore complètement
eu raison du Sahara, mais qu'il gagne à grands pas.
Sur les parois, leurs artistes ont presque exclusivement représenté
la classe dominante de leurs sociétés, des sociétés
qu'on devine bien hiérarchisées, avec maîtres
et sujets, et peut-être déjà des esclaves
noirs, bien que les Mélanodermes de la Préhistoire,
ces "Ethiopiens" de l'Antiquité et "Harratines"
d'hielj soient de moins en moins représentés
dans l'art paléoberbère. Comme les Protoberbères,
les souverains paléoberbères se faisaient enterrer
dans de grandes sépultures associées à
des sanctuaires datés du IVe millénaire B~ Les
vestiges que les fouilles y ont révélés
montrent qu'ils étaient très proches des Touaregs
actuels. Ces recherches ont montré que le tumulus à
cratère peut être mis en relation avec des traditions
augurant de la culture touarègue : au Sahara nigérien,
la fouille de l'un d'eux a mis au jour une femme d'une cinquantaine
d'années dont les vêtements et leur décor,
ainsi que les motifs des bijoux, étaient de culture
touarègue.
|
| Croyances
et mysticisme |
Cette sépulture
est datée entre le Ville et Xe siècle ; elle remonte
donc au début de l'islamisation, mais ni cette femme
ni sa tombe n'étaient musulmanes. Dans un autre type
de sépulture, la bazina, on a découvert des poteries
décorées, la réplique exacte des récipients
en bois des Touaregs. Comme leurs ancêtres protoberbères,
les Paléoberbères pratiquaient le culte des astres,
essentiellement celui du soleil et de la lune, et s'adonnaient
à quelques pratiques de divination.
Ces croyances sont révélées par l'orientation
systématique vers l'Est de leurs monuments funéraires
mais aussi par les témoignages historiques. Hérodote
nous apprend que tous les Libyens sacrifiaient à la lune
et au soleil et à nul autre dieu (à l'exception
d'un groupe qui révérait aussi la déesse
Athéna). Ibn Khaldoun, au XVe siècle, témoigne
des mêmes croyances quand il écrit que l'Islam
trouva en Afrique du Nord des tribus berbères qui confessaient
la religion juive, d'autres qui étaient chrétiennes
et d'autres encore païennes, adorant la lune, le soleil
et les idoles. Le recours à l'incubation, c'est-à-dire
à la divination par les songes sur les tombes des ancêtres
morts, se pratiquait il n'y a pas longtemps encore chez les
Touaregs. Nous y avons nous-mêmes eu recours avec l'aide
d'une amie targuia. Les serments se faisaient aussi sur la tombe
des ancêtres. L'existence de bétyles et d'images
rupestres représentant de grands personnages, inhabituels
dans cet art, tendent à indiquer un culte des ancêtres
et de leurs mânes, ancêtres qui seraient devenus
des héros mythiques. On a d'ailleurs conservé
chez les Touaregs le souvenir de plusieurs saints antérieurs
à l'Islam. Les rois des Libyens orientaux portaient des
tatouages représentant le symbole de la déesse
Nit ou Neith. Le Dieu Ash était considéré
par les Egyptiens comme "le Seigneur des Libyens".
On sait aussi que les Grecs ont emprunté des Dieux aux
Libyens, notamment ceux qu'ils appelleront Poséidon et
Athéna. Quant au dieu Ammon, que l'on vénérait
dans l'oasis de Siwa (Egypte), et qui rendait des oracles, il
était célèbre dans toute la Méditerranée.
Pour se donner une ascendance divine, Alexandre le Grand n'hésita
pas à traverser le Désert Libyque pour aller le
consulter: Enfin, on sait que si plusieurs groupes berbères
ont adopté le judaïsme puis le christianisme, leur
toute première conversion à la religion musulmane
fut celle d'un kharidjisme irrédentiste, répondant
à la conquête arabe. Sur le plan climatique, le
Sahara est entré dans une phase de sécheresse
qui dure jusqu'à nos jours. Mais la paléo-climatologie
a établi qu'une pulsation humide est intervenue au cours
du ter millénaire avant j-C; elle a certainement contribué
à l'énorme progrès civilisationnel que
les Paléoberbères sahariens ont alors accompli.
Mais, une fois cette rémission achevée, l'aridité
reprendra ses droits et aux alentours de l'ère chrétienne,
elle fait basculer le Maghreb vers la Méditerranée,
le séparant de l'Afrique noire. Alors, seul le dromadaire
et la datte ont épargné au Sahara de se transformer
en un désetotal, un désert d'eau et d'hommes.
La vie se réfugiera dans les oasis qui deviennent des
pôles de sédentarité, mais aussi de pouvoir:
Quand le dromadaire se répand au Sahara, il s'intègre
sans bouleversement dans ce monde paléoberbère
qui demeure, à quelques nouveautés prés,
le même dans sa culture et son atmosphère. Même
si on ignore son origine exacte, le dromadaire fait très
tôt partie du paysage nord-africain. Les témoignages
écrits sont très peu nombreux au 1er siècle
de notre ère, mais l'animal est de plus en plus mentionné
aux Ille, IVe et Ve siècles, pour devenir omniprésent
au VIe. Au Ille et IVe millénaires de notre ère,
de puissantes tribus berbères en font un usage domestique,
mais aussi guerrier et militaire. Au Vie siècle, Corripe
et Procope relatent de véritables batailles entre ces
tribus et les armées byzantine et vandale. Ces tribus
chamelières sont en majorité signalées
par les auteurs latins dans les régions orientales de
l'Afrique romaine puis byzantine, à l'ouest du Nil, depuis
la Cyrénaique jusqu'à la Tripolitaine. Pour certains,
l'origine du dromadaire ne peut être qu'orientale et les
invasions assyriennes de l'Egypte, aux VIlle et VIle siècles
avant J.C, en seraient le premier relais vers l'Est et le Maghreb.
Le roi Assarhadon traverse le désert de Sinai grâce
aux chameaux prêtés par ses alliés arabes
qui servent à transporter eau, vivres et autre matériel.
Puis le dromadaire est mentionné en 525 avant J.C, lorsque
Cambyse atteint la Cyrénaique. En 324 avant j.C, pour
se rendre à Siwa, Alexandre le Grand fait transporter
ses outres d'eau par des chameaux. Dans la partie orientale
de l'Afrique du Nord, les invasions des uns et des autres ont
fait usage du dromadaire, et ce jusqu'en plein pays libyen.
Une autre hypothèse fait venir le dromadaire directement
de l'Ethiopie, laquelle l'aurait reçu de l'Arabie par
le détroit de Bab el-Mandeb. Les Paléoberbères
de la fin de l'Antiquité qui adoptent le dromadaire évoluent
dans un désert avec un environnement animalier très
pauvre. La faune sauvage se réduit aux lions, à
la gazelle, mouflon, antilopes, quelques girafes, félins
et chacals. On se demande ce que serait devenu le Sahara sans
le dromadaire. Non seulement, cet animal permit aux hommes de
s'y maintenir; mais il renforça leur rôle économique,
permettant par l'intermédiaire de la caravane de transporter
toutes sortes de marchandises du Soudan vers la Méditerranée,
et par là de mettre les sahariens en contact avec d'autres
hommes, d'autres cultures. C'est grâce au dromadaire que
les explorateurs iront plus loin vers le Soudan, et sans les
compagnies méharistes, les militaires français
auraient mis deux fois plus de temps à faire la conquête
de ce désert impitoyable. L'art rupestre camelin est
quasi-identique au monde touareg actuel. On y voit des méharistes
chevauchant sans selle, armés du javelot et du bouclier
rond, du POignard- pendant de bras, de l'épée
droite à pommeau et double tranchant, de la cravache
de chameau en cuir souple; ce dernier objet apparaît comme
un signe de noblesse et de pouvoir que l'on pourrait mettre
en relation avec la qualité de méhariste, sachant
que, comme pour le cheval, seuls les nobles et les puissants
avaient les moyens d'acquérir ces précieux animaux.
Ces méharistes se représentent la plupart du temps
dans des scènes de chasse et surtout de bataille où
des caravanes sont interceptées et font l'objet d'une
véritable razzia.
Souvent, face aux parois rupestres, nous sommes demandés
s'il était possible de détecter à quel
moment les chameliers Sanhadja-Huwwâra, l'étape
la plus récente du peuplement berbère au Sahara,
celle dont les Touaregs sont les plus directement issus, fait
son apparition. Comment les populations qui ont précédé
l'arrivée des tribus Huwwaâra, venant du nord dans
leur fuite des conquêtes musulmanes, ont- elles accueilli
ces nouveaux venus ? Certes, elles parlaient la même langue
qu'eux et possédaient la même culture, mais c'étaient
aussi des étrangers avec lesquels il fallait partager
des territoires et des pâturages déjà bien
maigres.
Protoméditerranéens de
la Préhistoire, Libyens et Garamantes de l'Antiquité,
Berbères du Moyen Age, enfin, Imazighen actuels : telle
est l'extraordinaire permanence de l'histoire du peuple berbère.
Parmi eux, les Touaregs sont certainement ceux qui illustrent
le mieux cette exceptionnelle longévité puisqu'on
peut établir sans doute aucun, des liens directs avec
un peuplement préhistorique remontant au VIle millénaire
dont ils ont conservé de très nombreux traits
socioculturels comme nous espérons l'avoir démontré
dans nos ouvrages. Peu de peuples sur cette terre peuvent
se prévaloir d'une ancienneté aussi importante.

|
|
Melting pot |
L'historiographie
continue d'appréhender les sociétés en
termes de manque ou de retard et ceci dans tous les domaines
: qu'il s'agisse d'économie, de culture, d'administration,
ou de l'insertion des hommes dans une histoire non pas passive
mais transformatrice. Le Proche orient, l'Occident antique et
moderne restent les références à partir
desquelles sont déterminés les écarts.
L'Egypte, la Grèce ou Rome sont désignées
comme les seules cultures, les seules lumières du monde,
les autres régions ne reflétant que de façon
affaiblie les lueurs qu'elles en reçoivent. Hélas,
il semble que l'histoire ancienne des Berbères, que la
Protohistoire de l' Afrique du Nord aient été
écrites sur ce seul critère discriminant Sans
compter le fait qu'elles furent souvent tributaires de modèles
souvent induits de l'Europe.
Il est nécessaire aujourd'hui de faire une appréciation
civilisationnelle objective des Paléoberbères
sahariens, parents pauvres de la Méditerranée
antique, victimes d'un dialogue nord-sud de l'écriture
de I'histoire, de les considérer pour eux-mêmes
et non pas systématiquement par rapport à des
pouvoirs dominants et des civilisations plus brillantes. Certaines
conceptions ainsi qu'une terminologie anciennes, et, surtout
orientées, ne peuvent plus avoir cours, car elles sous-tendent
une approche subjective de l'histoire des peuples des rives
sud de la Méditerranée trop souvent sou~ évaluée
par rapport à celle des rives nord. La diffusion civilisationnelle
et civilisatrice systématiquement orientée du
nord vers le sud, cette écriture victime d'un dialogue
nord-sud historique et européo-centrique ne peuvent plus
être admises. Le changement ne peut que s'inscrire dans
une terminologie nouvelle, plus précise et plus juste,
dans une réécriture exprimant les connaissances
à travers des critères et des conceptions objectifs.
|
photographies : ©Catherine et Bernard Desjeux,
journaliste, reporter photographe :http://bernard.desjeux.free.fr
Chronologie
de dix années d'événements survenus dans les régions
de l'Azawad (région Touarègue du Mali), l'Azawagh et
l'air (Niger)
|