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L'arganier,  une destruction tous azimuts

 

Par Lahsen Oulhadj

Dans mon enfance au fin fond du Souss - une région amazighophone du sud-ouest marocain -, ce qui n'était pas bien loin car il s'agssait juste de la fin des années 70 du siècle passé, je me rappelle encore de cette épaisse et dense forêt de l'arganier, toujours verdoyante, qui se trouvait non loin de la maison familiale. Mes cousins et moi, aussi hardis que nous étions, nous n'osions même pas s'y aventurer tellement qu'elle nous impressionnait par son immensité et sa densité .

 

Maintenant, de l'inoubliable arganeraie de mon enfance, il ne subsiste plus, hélas, que quelques arbres épars et d'aspect chétif, qui seraient tôt ou tard de l'ordre du passé. Le même scénario se répète malheureusement un peu partout dans la région. On peut parler, sans vouloir exagérer d'un véritable « génocide écologique », qui a fait perdre au Souss, et au-delà au pays, une grande partie d'un patrimoine forestier unique au monde et pour cause. Cet arbre ne se trouve nulle par ailleurs sauf dans ce coin du Maroc.

Vieux comme le monde

L'arganier a commencé à pousser il y a quelque 80 millions d'années. Sa zone dépasserait et de loin l'actuel sud-ouest marocain. Car on trouve quelques colonies dans la région de Khémisset au nord non loin de Rabat, à Aït Iznassen au nord-est et même au sud-est dans les environs de Tindouf, en Algérie.

Actuellement, il ne couvre plus qu'une superficie de 830.000 hectares avec quelques 21 millions arbres. Plus être plus précis, son aire géographique, en plus de la vallée du Souss, va du versant sud du Haut-Atlas, au versant nord de l'Anti-Atlas jusqu'au massif de Siroua à l'est. Au sud, il s'étend jusqu'à la région d'Agoulmim, aux confins de l'immense désert saharien.

 

L'arbre, qui peut vivre jusqu'à 250 ans, est un moyen puissant de protection du sol grâce à ses racines qui vont pénétrer les profondeurs de la terre jusqu'aux nappes phréatiques. Il enrichit aussi la terre par ses feuilles, ses fruits et surtout par toute cette végétation exubérante qui pousse à ses pieds. Un vrai bonheur pour les ovidés et surtout les caprins, qui escaladent ses branches avec une dextérité surprenante, sont par trop friands de ses feuilles éternellement vertes. Idem pour les camelins qui en raffolent. D'ailleurs, chaque année, leurs propriétaires, qui remontent du Sahara à la recherche des pâturages, ont souvent maille à partir avec les populations locales. Car ils provoquent d'énormes dégâts pour la simple raison qu'ils lâchent leurs troupeaux dans la nature, sans aucune surveillance.

L'arganier est surtout une barrière naturelle contre la progression de la désertification qui, malheureusement, avance lentement, mais sûrement à cause de la destruction dont il a fait et fait encore l'objet, souvent avec une férocité inégalable.

Huile magique

L'Arganier, dont le bois est un combustible, produit une huile qu'on ne trouve nulle part ailleurs. Son extraction, qui à ce jour a échappé à toute mécanisation, demande un savoir-faire traditionnel extrêmement complexe que seule la femme berbère en garde jalousement tous les secrets. Il serait fastidieux de raconter tout en détail. On ne va donc se contenter que de l'essentiel.

On commence par le ramassage des fruits secs auxquels il faut enlever une espèce de cosse ( tafyyoucht ), pour pouvoir avoir les noyaux ( aqqayen) extrêmement durs. Il faut ensuite les concasser pour avoir finalement des graines oléagineuses ( tiznin) qu'il faut torréfier sur un plat en argile dans une température bien précise. À la différence des olives, ce n'est pas la pulpe qui donne de l'huile, mais plutôt ces magiques graines blanches pâles.

Après cette étape, il faut tout moudre dans un moulin traditionnel ( azergg) spécialement destiné à cette tâche. En récitant des phrases rituelles, la pâte ainsi obtenue est versée dans un grand récipient. Il faut donc la malaxer et la presser, les mains nues, en y versant de temps en temps de l'eau tiède jusqu'à ce que se forment des grumeaux pareils à des grains de couscous. C'est alors que l'on a une huile écarlate d'une odeur très agréable et pourvue d'un goût très particulier et de propriétés diététiques très intéressantes.

À noter que ce n'est pas aussi simple. Pour l'avoir essayé, c'est un travail extrêmement pénible. Il faut au bas mot 20 longues heures de travail pour extraire juste un litre de cette huile qu'on déguste à la fin avec beaucoup de plaisir.

Arbre sacré

Dans la mémoire collective des populations locales, l'arganier est une bénédiction divine. On prête même à certains de ces arbres des pouvoirs magiques. Il n'est pas rare, pour celui qui sillonne le Souss, de tomber sur un arganier immense et solitaire au milieu de nulle part. S'il n'était pas arraché, c'est qu'il est intouchable parce que pourvu de pouvoirs sacrés. Le toucher, c'est s'attirer les foudres de ses esprits protecteurs.

D'ailleurs, on racontait qu'un Caïd- le représentant du pouvoir central- dans les environs de Biougra, à quelques encablures d'Agadir, a été excédé par la présence d'un de ces immenses arganiers où les villageois alentours viennent, chaque année, y faire une fête rituelle, appelé lmaârouf , certainement les restes d'une tradition païenne encore vivace.

Toujours est-il que le Caïd, dans la plus pure tradition autoritaire du makhzen marocain, a décidé de le déplumer totalement de ses longues branches, sans tenir compte des protestations « silencieuses » des habitants. Son forfait commis, en rentrant chez lui, il a eu un accident de voiture extrêmement grave qui lui a coûté la vie. " Les foudres de la malédiction ne l'ont pas raté ", avaient pensé les gens que cet incident n'a fait que confirmer dans leurs croyances. Et depuis, le dit arganier trône toujours, avec majesté, à sa place. Personne ne penserait même pas s'en approcher et à plus forte raison le couper.

 

Résistance

Beaucoup de poètes et d'écrivains, originaires de la région, ont évoqué cet arbre noble en soulignant sa capacité extraordinaire à surmonter les pires des sécheresses. L'enfant terrible du Souss et le phénomène de la littérature marocaine d'expression française, Mohamed Khaïr-Eddine, l'a évoqué ainsi dans l'un de ses poèmes : « Arbre magique et vénérable, tes racines forent le roc et scellent avec la terre un pacte irrévocable ; tu es le végétal le plus résistant et sans doute le plus beau ... »

En effet, l'arganier n'a pas besoin de beaucoup d'eau ; il peut se contenter d'une pluviométrie très basse. Il n'est pas non plus exigeant au niveau de la terre ; il n'est pas rare de le voir se tenir, coûte que coûte, même dans les falaises les plus raides. Il peut pousser n'importe où pourvu que le climat soit un «  hiver chaud ou tempéré, une humidité de l'air toujours forte et une fréquence élevée de brouillards  », selon l'expression de Nada Radi, une scientifique qui a rédigé sa thèse de doctorat en pharmacie sur cet arbre qu'elle considère, à juste titre, comme appartenant à la famille des « arbres de fer », à cause certainement de son entêtement indémontable à survivre dans un milieu parfois très hostile.

Inconscience

Plusieurs facteurs concourent à détruire l'arganier dont la nature elle-même. La sécheresse endémique qui sévit dans la région depuis des siècles et surtout les fortes tempêtes du vent qui ne sont pas, heureusement, régulières. Mais lorsqu'elles secouent la région, elles provoquent un véritable massacre.

Au début des années 80, une tempête d'une violence inouïe a frappé une grande partie de la vallée du Souss. J'ai vu de mes propres yeux des centaines et des centaines d'arbres tomber pour le plus grand bonheur des animaux et surtout des hommes qui ont trouvé là l'occasion idéale pour avoir du bois dans l'impunité la plus totale. En quelques semaines, tout a complètement disparu.

L'État aussi a une grande part de responsabilité. Du temps déjà de la présence française, des milliers et des milliers d'arbres ont été transformés en charbon de bois. Pour vous donner une idée de ce  crime impardonnable  : 2000 hectares sont sacrifiés chaque année entre 1918 et 1924.

Pire, après l'indépendance la destruction a suivi son bonhomme de chemin. À cause de l'extension galopante de l'urbanisation et de l'agriculture intensive surtout dans la vallée du Souss. Le développement des villes comme Biougra, Aït Melloul et Agadir par exemple se fait de plus en plus au détriment de la forêt ou ce qui il en reste.

Plus grave encore, en plein milieu de la forêt d'Admim, l'une des forêts les plus importantes du Souss, il a été érigé, au plus grand dam des habitants de la région, un aéroport et deux autoroutes, la première reliant Aït-Melloul et l'aéroport et la deuxième reliant cette même ville à Taroudante. Résultat : des milliers d'arbres à jamais perdus.

Et Last but not least , les autorités n'ont pas trouvé mieux que de brader à un Saoudien une grande partie de cette même forêt, qu'il a entourée d'une muraille longue de plusieurs mètres, pour y pratiquer, semble-t-il, son sport favori, la fauconnerie. Un véritable scandale qui n'émeut pas grand monde malheureusement.

Et cerise sur le gâteau, le Maroc a perdu depuis belle lurette l'exclusivité de la marque d'« argan » au profit d'une entreprise française. Le journal marocain l' Économiste nous l'a rappelé récemment tout en se scandalisant devant ce fait accompli et surtout devant le terrible silence des officiels marocains qui ont montré, une fois de plus, qu'il font peu de cas de l'un des symboles distinctifs de leur pays, l'arganier.

Il faut vraiment avoir le cur bien accroché en voyant le sort réservé à cette richesse inestimable qui a été, depuis toujours, une source précieuse de vie pour tout un peuple authentiquement africain, les Amazighs, qui s'accroche, ironie du sort, à la vie un peu à l'exemple de ce même arbre mythique.

Lahsen Oulhadj

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