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Tamazighte: une culture et une civilisation
 
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Tifinagh mise à l'épreuve

Tifinagh à l'épreuve

La décision d'officialiser une graphie unique pour écrire l'amazighe, est sans doute l'une des étapes les plus importantes dans la reconstruction de notre langue. Cette décision est capitale car c'est d'elle que dépendront non seulement la réussite ou l'échec de l'enseignement de Tamazight, mais aussi l'avenir et la survie même de cette langue.

L'officialisation de Tifinagh comme unique graphie pour noter l'amazighe au Maroc est certainement une décision de grande taille, ne serait ce que pour mettre un terme à une anarchie graphique qui n'a que trop duré et à une situation pour le moins paradoxale, qui envisageait l'éventualité d'écrire cette langue en utilisant trois graphies différentes.

Cette décision étant prise, il me semble inutile de revenir ici sur les conditions tendues qui l'ont marquée, ni aux pressions politiques et idéologiques qui l'ont accompagnée. Je souhaite cependant soulever quelques questions restées sans réponses, et qui sont relatives à la pertinence du choix de Tifinagh et l'intérêt que la langue amazighe peut tirer de cette graphie.

Nul ne conteste l'insuffisance et le caractère archaïque d'un système graphique comme le notre : le Tifinagh. Mais, malgré son archaïsme et son retard évident, il semble que sa valeur symbolique et le sentiment d'orgueil d'appartenir à une culture dont la langue fut écrite depuis des millénaires, dépasse toute autre considération. En effet, la graphie Tifinagh, vrai trésor ancestral, témoin d'une grande civilisation écrite depuis le néolithique, a demeuré pour autant sans usage fonctionnel depuis le premier siècle de notre ère.
Ressuscité aujourd'hui, le Tifinagh se retrouve, forcément, dans un monde qui a considérablement évolué en son absence. Ce trésor ancestral, millénaire, de grande valeur symbolique aurait certainement du mal à s'adapter à la civilisation du numérique et à la technologie informatique… Cette histoire n'a cependant rien à voir avec celle des célèbres " Ahlu El-Kahf " qui, ressuscités après un long sommeil, s'aperçoivent que leur monnaie ne pouvait plus rien acheter.

Avant de confronter le Tifinagh aux dures épreuves qu'exige l'écriture, la communication, la technologie et autres, je voudrais d'abord poser quelques questions simples:
- Peut-on qualifier une graphie d'officielle quand la langue elle même ne l'est pas?
- Est-il raisonnable de décréter officielle la graphie d'une langue avant que cette graphie ne soit mise en pratique et qu'elle fasse ses preuves ?
- Est-il légitime de mettre en danger, au nom d'une spécificité " sacrée " de la graphie Tifinagh, les aspirations de survie et le droit de la langue amazighe au progrès et au rayonnement?


1. Tifinagh et la standardisation

Si le Tifinagh a réussi à mettre fin à une anarchie graphique, ce n'est cependant pas cette graphie qui va mettre un terme à l'anarchie dialectale. Sachant que Tifinagh est un alphabet phonétique, basée sur le principe affectant une lettre à chaque son particulier, et sachant que l'orthographe adoptée pour écrire l'amazighe est une transcription presque complètement phonétique, il est dans ce cas normal que chaque dialecte s'écrie différemment des autres. Car la transcription phonétique n'est qu'une notation fidèle de l'oral! Ainsi, il serait incertain de fixer dans le dictionnaire l'orthographe d'un vocable dont la phonétique est variable d'une région à une autre, sans généraliser l'accent d'un parler donné au reste des locuteurs. Ce qui revient à imposer en écrit un parler régional sous un prétexte ou un autre.

En effet, lequel des vocables suivant retiendrait-on dans notre dictionnaire standard :
[adar], [atar], [aDar], [dar] ou [Da'] (pied)?
[tafuct], [tafukt], [tafuyt], [fuct] [tfuct] (soleil)?
[ay] \ [iy] (qui) ?
[azar] \ [azur] (racine) ?

Sachant que chaque forme correspond à l'accent du parler maternel propre à une région linguistique donnée, lequel de ces vocables serait généralisé dans le livre scolaire? Peut-on surmonter cet obstacle sans introduire d'autres lettres qui, chacune, rendrait le phonème variable d'un parler à un autre et qui s'écrirait partout de la même manière mais prononcée différemment selon les grandes régions ? Evidemment, l'introduction d'autres lettres (ou des ligatures) en Tifinagh, compliquerait davantage le système graphique réformé et augmenterait le nombre déjà très élevé des graphèmes…
Ce procédé est pourtant courant en écriture orthographique qui utilise des diphtongues et des digrammes basées sur le système alphanumérique: [dt] \ [ck] \ [zs ] [ae] \ |ue] \ [dj] \ [sch] \ [oe]… Ces diphtongues et digrammes stabilisent l'orthographe des vocables en neutralisant l'accent régional.
Les vocables cités plus haut peuvent éventuellement s'écrire : (a dtar, tafuckt, aey, a zsuer…)

Il est évident qu'il n'y aura pas de langue standard sans intervenir sérieusement sur l'écrit, surtout en abandonnant la transcription phonétique et phonologique dialectale. Il est illusoire de penser que la langue de l'école soit écrite exactement comme elle est parlée par nos grand-mères. Parallèlement, la crainte d'engendrer une langue amazighe artificielle n'est également qu'une illusion, car il ne s'agit pas de créer un espéranto ou restituer le proto-amazigh, mais d'écrire les parlers d'aujourd'hui selon une orthographe stable qui respecterait des règles grammaticales standard, la morphologie des mots et les spécificités phonétiques les plus pertinentes des grands parlers. En classe d'orthographe, on apprendra qu'un vocable ne s'écrit toujours pas comme il se prononce, et qu'une lettre n'a toujours pas la même valeur phonétique. Ce qui permet de distinguer et de stabiliser les mots dans le dictionnaire général et dans le livre scolaire selon des règles orthographiques qui estompent les accents régionaux… C'est l'orthographe et la grammaire qui sont censé être standards, la phonétique dialectale peut quant à elle varier.

D'autre part, lorsqu'on sait qu'avec la transcription phonétique, le radical nominal ou verbal est souvent modifié, les verbes conjugués sont liés à toutes les unités grammaticales même les plus pertinentes, que les noms sont notés au gré de la contrainte phonétique et que les adverbes, prépositions…etc. deviennent arbitrairement des variables, il serait par conséquent impossible d'élaborer un dictionnaire général classé par ordre alphabétique et où l'orthographe des vocables est conforme à celle des textes. A moins d'y citer toutes les formes possibles de chaque vocable !
S'il est incertain d'élaborer un simple outil pédagogique et didactique qu'est un dictionnaire fiable et pratique, comment sera-t-il possible d'espérer élaborer une banque de terminologie facile à exploiter ? Comment sera-t-il possible d'élaborer des applications informatiques très utiles tel un vérificateur de grammaire, un correcteur d'orthographe ou un traducteur de textes ?

Tifinagh sera-t-elle capable de relever le défit de standardiser la langue amazighe? Je suis persuadé qu'en absence d'une sérieuse réforme de l'orthographe et de la graphie, elle ne sera malheureusement capable que de transcrire phonétiquement les dialectes.


2. Tifinagh face à la technologie

Il est incontestable que la graphie Tifinagh est en dehors de la révolution technologique. Ceci n'est certainement pas de sa faute, et elle n'est pas la seule. En dehors du clavier alphanumérique, toutes les autres graphies doivent plus ou moins s'adapter à cette révolution. Mais hélas ce n'est pas toujours le cas.
D'une part, les précurseurs et les tenants de nouvelles technologies s'adressent à un public universel, large, évolué et qui occupe les premières lignes dans l'exploitation des technologies dans les domaines informatiques, électroniques ou autres. D'autre part, les peuples utilisant des graphies propres sont souvent sans moyens pour s'offrir des versions adaptés à leurs langues. Ils payent évidement le prix de ce retard en restant en marge de l'évolution technologique.

Lorsqu'on sait qu'en dehors du système alphanumérique, toutes les autres graphies ont du mal à s'afficher immédiatement sur les pages Web, Tifinagh également. Souvent, toutes les lettres se transforment en codes de quatre chiffres précédés de Dièse. Par conséquent, pour lire ou reformater un texte en cet graphie, il faut être informaticien et passer un temps considérable à ajuster le matériel, télécharger des polices et installer des applications… Tous ceux qui utilisent ces graphies en informatique sont quotidiennement confrontés à ce genre de problèmes techniques.
Face à cette situation, Tifinagh Unicode peut-elle surmonter cette insuffisance ? Evidemment, l'Unicode peut résoudre le problème d'affichage des pages Web sur le Net. Mais les autres technologies ne dépendent pas forcement de ce réseau…

Que peut-on faire avec Tifinagh lorsqu'on sait que :
- Le clavier intégré aux nouvelles technologies est un clavier alphanumérique.
- Les micro-ordinateurs, les agendas électroniques, les appareils audiovisuels, la plupart des logiciels, des éditeurs de pages Web, du courrier électronique, les moteurs de recherche etc. n'utilisent que le langage alpha numérique ?
Que peut-on faire avec Tifinagh lorsque on sait qu'on ne peut même pas profiter d'un service aussi simple qu'un message SMS ?

Bien que Tifinagh procure à notre culture une valeur symbolique inestimable et un horizon artistique prestigieux, elle est incapable à l'heure actuelle d'exploiter une large gamme de moyens modernes d'édition et de diffusion. Par conséquent, une grande partie des moyens de communication actuels devient inaccessible dans un monde où les nouvelles technologies de l'information ne cessent de progresser. Faut-il compter sur le temps et la patience pour espérer que Tifinagh intègre le contemporain ?


3. Tifinagh et son entourage

L'officialisation de la graphie Tifinagh est censée être accompagnée d'une présence symbolique dans notre environnement quotidien. Or, Tifinagh est absente dans les enseignes publiques, les plaques de signalisation, les sous titrage de documents, les prospectus… etc. Dans ce cas, en quoi cette graphie pourrait-elle servir?
En plus, dans un environnement informatique envahis par des logiciels de traitement de textes, où les menus sont élaborés en français ou en anglais, tamazight se réduit à une simple police de caractère Tifinagh, avec laquelle il faut souvent jongler pour écrire un texte.

Après avoir restitué la graphie authentique Tifinagh, est-il important également de songer à ressusciter les chiffres antiques amazighs? Est-il raisonnable d'abandonner les chiffres universels de 0 à 9 communs à tous les claviers du monde?


4. Le retour de l'exil

Avant d'entamer une standardisation définitive de la grammaire amazighe, n'est-il pas primordial de trancher d'abord dans la prétendue appartenance - non démontrée - de l'amazighe à la famille des langues sémitiques ? Car la grammaire et l'orthographe de la langue amazighe standard en dépendront. Les sémitisants, auteurs de cette hypothèse, restent eux mêmes très prudents quant à cette éventualité qu'ils n'ont d'ailleurs jamais démontrée. Cette " appartenance " est souvent l'argument avancé pour justifier la grammaire et la transcription appliquées à l'amazighe.

5. Conclusion

Tifinagh, alphabet phonétique, conjuguée à une transcription phonétique ne peut malheureusement que transcrire les parlers, ce qui renforce les spécificités dialectales et amplifie les accents régionaux.
Tifinagh, graphie archaïque et inadaptée aux technologies actuelles ne peut malheureusement que retarder la diffusion et la communication en amazighe.
Heureusement, Tifinagh renforce le capital symbolique et artistique, indispensable dans l'affirmation de la culture et de l'identité amazighe.


Lahbib Fouad

 

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